A MADAME LA MARQUISE DE L.
Par Mr. Perrault, de L'Academie Françoise.
Il est des gens de qui l'esprit guindé, Sous un front jamais deridé Ne souffre, n'approuve & n'estime Que le pompeux & le sublime; Pour moi, j'ose poser en fait Qu'en de certains momens l'esprit le plus parfait Peut aimer sans rougir jusqu'aux Marionnettes; Et qu'il est des tems & des lieux Où le grave & le serieux Ne vallent pas d'agreables sornettes. Pourquoi faut-il s'émerveiller Que la Raison la mieux sensée, Lasse souvent de trop veiller, Par des contes d'Ogre[101] & de Fée Ingenieusement bercée, Prenne plaisir à sommeiller, Sans craindre donc qu'on me condamne De mal employer mon loisir, Je vais, pour contenter vôtre juste desir, Vous conter tout au long l'histoire de Peau D'Asne.
[101]Homme Sauvage qui mangeoit les petits enfans.
Il étoit une fois un Roi Le plus grand qui fût sur la Terre, Aimable en Paix, terrible en Guerre, Seul enfin comparable à soi: Ses voisins le craignoient, ses Etats étoient calmes, Et l'on voyoit de toutes parts Fleurir, à l'ombre de ses palmes Et les Vertus & les beaux Arts. Son aimable Moitié, sa Compagne fidelle, Etoit si charmante & si belle, Avoit l'esprit si commode & si doux Qu'il étoit encor avec elle Moins heureux Roi qu'heureux espoux. De leur tendre & chaste Hymenée, Plein de douceur & d'agrement Avec tant de vertus une fille étoit née, Qu'ils se consoloient aisement De n'avoir pas de plus ample lignée.
Dans son vaste & riche Palais, Ce n'étoit que magnificence, Partout y fourmilloit une vive abondance De Courtisans & de Valets; Il avoit dans son Escurie Grands & petits chevaux de toutes les façons, Couverts de beaux caparaçons Roides d'or & de broderie; Mais ce qui surprenoit tout le monde en entrant C'est qu'au lieu plus apparent, Un maître Asne étailloit ses deux grandes oreilles, Cette injustice vous surprend, Mais, lorsque vous sçaurez ses vertus nompareilles, Vous ne trouverez pas que l'honneur fût trop grand. Tel et si net le forma la Nature Qu'il ne faisoit jamais d'ordure, Mais bien beaux Ecus au soleil Et Loüis de toute maniere Qu'on alloit recuëillir sur la blonde litiere Tous les matins à son reveil.
Or le Ciel qui par fois se lasse De rendre les hommes contents, Qui toûjours à ses biens mêle quelque disgrace Ainsi que la pluye au beau tems, Permit qu'une aspre maladie Tout à coup de la Reine attaquât les beaux jours. Par tout on cherche du secours, Mais ni la Faculté qui le Grec étudie, Ni les Charlatans ayant cours, Ne pûrent tous ensemble arrêter l'incendie Que la fievre allumoit en s'augmentant toûjours.
Arrivée a sa derniere heure, Elle dit au Roi son époux Trouvez bon qu'avant que je meure, J'exige une chose de vous C'est que s'il vous prenoit envie De vous remarier quand je n'y serai plus... —Ha! dit le Roi, ces soins sont superflus, Je n'y songerai de ma vie, Soyez en repos là dessus. Je le croi bien, reprit la Reine, Si j'en prens à témoin vôtre amour vehement, Mais pour m'en rendre plus certaine Je veux avoir vôtre serment, Adouci toute fois par ce temperamment Que si vous rencontrez une femme plus belle, Mieux faite & plus sage que moi, Vous pourrez franchement lui donner vôtre foi Et vous marier avec elle: Sa confiance en ses attraits Lui faisoit regarder une telle promesse Comme un serment surpris avec adresse De ne se marier jamais. Le Prince jura donc, les yeux baignez de larmes Tout ce que la Reine voulut; La Reine entre ses bras mourut, Et jamais un Mari ne fit tant de vacarmes. A l'ouïr sanglotter & les nuits & les jours, On jugea que son deüil ne lui durerait guerre Et qu'il pleuroit ses defuntes Amours Comme un homme pressé qui veut sortir d'affaire. On ne se trompa point. Au bout de quelques mois Il voulut proceder à faire un nouveau choix; Mais ce n'étoit pas chose aisée, Il falloit garder son serment Et que la nouvelle Epousée Eût plus d'attraits & d'agrement Que celle qu'on venoit de mettre au monument.