Ni la Cour en beautez fertile, Ni la Campagne, ni la Ville, Ni les Royaumes d'alentour Dont on alla faire le tour, N'en pûrent fournir une telle, L'Infante seule étoit plus belle Et possedoit certains tendres appas Que la deffunte n'avoit pas. Le Roy le remarqua lui-même Et brûlant d'un amour extreme Alla follement s'aviser Que par cette raison il devoit l'épouser. Il trouva même un Casuiste Qui jugea que le cas se pouvoit proposer; Mais la jeune Princesse triste D'oüïr parler d'un tel amour, Se lamentoit & pleuroit nuit & jour.

De mille chagrins l'ame pleine Elle alla trouver sa Maraine, Loin dans une grotte à l'écart De Nacre & de Corail richement étoffée; C'étoit une admirable Fée Qui n'eut jamais de pareille en son Art. Il n'est pas besoin qu'on vous die Ce qu'étoit une Fée en ces bienheureux tems, Car je suis sûr que votre Mie Vous l'aura dit dez vos plus jeunes ans.

Je sçay, dit-elle, en voyant la Princesse Ce qui vous fait venir ici, Je sais de votre cœur la profonde tristesse Mais avec moi n'ayez plus de souci. Il n'est rien qui vous puisse nuire Pourvû qu'à mes conseils vous vous laissiez conduire, Votre Pere, il est vrai, voudroit vous épouser; Ecouter sa folle demande Seroit une faute bien grande Mais sans le contredire on le peut refuser.

Dites-lui qu'il faut qu'il vous donne Pour rendre vos desirs contents, Avant qu'à son amour vôtre cœur s'abandonne Une Robe qui soit de la couleur du Tems. Malgré tout son pouvoir et toute sa richesse, Quoi que le Ciel en tout favorise ses vœux, Il ne pourra jamais accomplir sa promesse.

Aussi-tôt la jeune Princesse L'alla dire en tremblant à son Pere amoureux Qui dans le moment fit entendre Aux Tailleurs les plus importans Que s'ils ne lui faisoient, sans trop le faire attendre, Une robe qui fût de la couleur du Temps, Ils pouvoient s'assurer qu'il les feroit Tous pendre.

Le second jour ne luisoit pas encor Qu'on apporta la robe desirée; Le plus beau bleu de l'Empirée N'est pas, lorsqu'il est ceint de gros nuages d'or D'une couleur plus azurée. De joye & de douleur l'Infante penetrée Ne sçait que dire ni comment Se derober à son engagement. Princesse demandez-en une, Lui dit sa Maraine tout bas, Qui plus brillante & moins commune, Soit de la couleur de la Lune Il ne vous la donnera pas. A peine la Princesse en eut fait la demande Que le Roi dit à son Brodeur, Que l'astre de la Nuit n'ait pas plus de splendeur Et que dans quatre jours sans faute on me la rende.

Le riche habillement fut fait au jour marqué Tel que le Roy s'en étoit expliqué Dans les Cieux où la Nuit a deployé ses voiles, La Lune est moins pompeuse en sa robe d'argent Lors même qu'au milieu de son cours diligent Sa plus vive clarté fait pâlir les étoiles.

La Princesse admirant ce merveilleux habit Estoit à consentir presque deliberée, Mais, par sa Maraine inspirée Au Prince amoureux elle dit, Je ne sçaurois être contente Que je n'aye une Robe encore plus brillante Et de la couleur du Soleil; Le Prince qui l'aimoit d'un amour sans pareil Fit venir aussi-tôt un riche Lapidaire Et lui commanda de la faire D'un superbe tissu d'or & de diamans, Disant que s'il manquoit à le bien satisfaire, Il le feroit mourir au milieu des tourmens. Le Prince fut exempt de s'en donner la peine, Car l'ouvrier industrieux, Avant la fin de la semaine Fit apporter l'ouvrage precieux Si beau, si vif, si radieux Que le blond Amant de Climene Lorsque sur la voute des Cieux Dans son char d'or il se promene D'un plus brillant éclat n'ébloüit pas les yeux.

L'Infante que ces dons achevent de confondre A son Pere, à son Roi ne sçait plus que répondre; Sa Maraine aussi-tôt la prenant par la main, Il ne faut pas, lui dit-elle à l'oreille, Demeurer en si beau chemin, Est-ce une si grande merveille Que tous ces dons que vous en recevez Tant qu'il aura l'Asne que vous sçavez Qui d'écus d'or sans cesse emplit sa bource; Demandez-lui la peau de ce rare Animal, Comme il est toute sa resource, Vous ne l'obtiendrez pas, ou je raisonne mal.

Cette Fée étoit bien sçavante, Et cependant elle ignoroit encor Que l'amour violent pourvû qu'on le contente, Conte pour rien l'argent & l'or; La peau fut galamment aussi tôt accordée Que l'Infante l'eut demandée.