Cette Peau quand on l'apporta Terriblement l'epouvanta Et la fit de son sort amerement se plaindre, Sa Maraine survint & lui representa Que quand on fait le bien on ne doit jamais craindre; Qu'il faut laisser penser au Roy Qu'elle est tout à fait disposée A subir avec lui la conjugale Loi; Mais qu'au même moment seule & bien deguisée Il faut qu'elle s'en aille en quelque Etat lointain Pour éviter un mal si proche & si certain.

Voici, poursuivit-elle, une grande cassette Où nous mettrons tous vos habits Vôtre miroir, vôtre toillette, Vos diamans & vos rubis. Je vous donne encor ma Baguette; En la tenant en vôtre main La cassette suivra vôtre même chemin. Toujours sous la Terre cachée; Et lorsque vous voudrez l'ouvrir A peine mon bâton la Terre aura touchée Qu'aussi-tôt à vos yeux elle viendra s'offrir.

Pour vous rendre méconnaissable La dépoüille de l'Asne est un masque admirable Cachez-vous bien dans cette peau, On ne croira jamais, tant elle est effroyable Qu'elle renferme rien de beau.

La Princesse ainsi travestie De chez la sage Fée à peine fut sortie, Pendant la fraîcheür du matin Que le Prince qui pour la Fête De son heureux Hymen s'apprête Apprend tout effrayé son funeste destin. Il n'est point de maison, de chemin, d'avenuë Qu'on ne parcoure promptement, On ne peut deviner ce qu'elle est devenuë.

Par tout se répandit un triste & noir chagrin Plus de Nopces, plus de Festin, Plus de Tarte, plus de Dragées, Les Dames de la Cour toutes découragées N'en dînerent point la plûpart; Mais du Curé sur tout la tristesse fut grande, Car il en dejeuna fort tard Et qui pis est n'eut point d'offrande.

L'Infante cependant poursuivoit son chemin Le visage couvert d'une vilaine crasse A tous Passans elle tendoit la main Et tâchoit pour servir de trouver une place; Mais les moins delicats & les plus malheureux La voyant si maussade & si pleine d'ordure Ne vouloient écouter ni retirer chez eux Une si sale creature. Elle alla donc bien loin, bien loin, encor plus loin, Enfin elle arriva dans une Metairie Où la Fermiere avoit besoin D'une soüillon, dont l'industrie Allât jusqu'à sçavoir bien laver des torchons Et nettoyer l'auge aux Cochons.

On la mit dans un coin au fond de la cuisine Où les Valets, insolente vermine, Ne faisoient que la tirailler, La contredire & la railler, Ils ne sçavoient quelle piece lui faire La harcelant à tout propos; Elle étoit la butte ordinaire De tous leurs quolibets & de tous leurs bons mots.

Elle avoit le Dimanche un peu plus de repos, Car ayant du matin fait sa petite affaire, Elle entroit dans sa chambre & tenant son huis clos, Elle se decrassoit, puis ouvroit sa cassette, Mettoit proprement sa toilette Rangeoit dessus ses petits pots, Devant son grand miroir contente & satisfaite; De la Lune tantôt, la robe elle mettoit Tantôt celle où le feu du Soleil éclattoit, Tantôt la belle robe blüe Que tout l'azur des Cieux ne sçauroit égaler, Avec ce chagrin seul que leur traînante queüe Sur le plancher trop court ne pouvoit s'étaler. Elle aimoit à se voir jeune, vermeille & blanche Et plus brave cent fois que nulle autre n'êtoit; Ce doux plaisir la sustentoit Et la menoit jusqu'à l'autre Dimanche.

J'oubliois à dire en passant Qu'en cette grande Metairie D'un Roy magnifique & puissant Se faisoit la Menagerie, Que là, Poules de Barbarie, Rales, Pintades, Cormorans, Oisons musquez, Cannes Petieres Et mille autres oiseaux de bijares manieres, Entre eux presque tous differents Remplissoient à l'envi dix cours toutes entieres.

Le fils du Roy dans ce charmant sejour Venoit souvent au retour de la Chasse Se reposer, boire à la glace Avec les Seigneurs de sa Cour. Tel ne fut point le beau Cephale; Son air étoit Royal, sa mine martiale Propre à faire trembler les plus fiers bataillons; Peau d'Asne de fort loin le vit avec tendresse Et reconnut par cette hardiesse Que sous sa crasse & ses haillons Elle gardoit encor le cœur d'une Princesse.