Qu'il a l'air grand, quoi qu'il l'ait negligé, Qu'il est aimable, disoit-elle, Et que bienheureuse est la belle A qui son cœur est engagé. D'une robe de rien s'il m'avoit honorée. Je m'en trouverois plus parée Que de toutes celles que j'ai.

Un jour le jeune Prince errant à l'aventure De bassecour en bassecour, Passa dans une allée obscure Où de Peau d'Asne étoit l'humble sejour. Par hasard il mit l'œil au trou de la serrure; Comme il étoit fête ce jour Elle avoit pris une riche parure Et ses superbes vêtemens Qui tissus de fin or & de gros diamans Egaloient du Soleil la clarté la plus pure. Le Prince au gré de son désir La contemple & ne peut qu'à peine, En la voyant, reprendre haleine, Tant il est comblé de plaisir. Quels que soient les habits, la beauté du visage, Son beau tour, sa vive blancheur, Ses traits fins, sa jeune fraîcheur Le touchent cent fois davantage, Mais un certain air de grandeur Plus encore une sage & modeste pudeur Des beautez de son ame, asseuré témoignage, S'emparerent de tout son cœur.

Trois fois dans la chaleur du feu qui le transporte Il voulut enfoncer la porte, Mais croyant voir une Divinité, Trois fois par le respect son bras fut arrêté, Dans le Palais pensif il se retire Et là nuit & jour il soupire, Il ne veut plus aller au Bal Quoi qu'on soit dans le Carnaval, Il hait la Chasse, il hait la Comedie Il n'a plus d'appetit, tout lui fait mal au cœur Et le fond de sa maladie Est une triste & mortelle langueur.

Il s'enquit quelle étoit cette Nymphe admirable Qui demeuroit dans une bassecour Au fond d'une allée effroyable, Où l'on ne voit goutte en plein jour. C'est, lui dit-on, Peau d'Asne, en rien Nymphe ni bele Et que Peau d'Asne l'on appelle, A cause de la peau qu'elle met sur son cou; De l'Amour c'est le vrai remede, La bête en un mot la plus laide, Qu'on puisse voir aprés le Loup: On a beau dire, il ne sçauroit le croire, Les traits que l'amour a tracez Toujours presens à sa memoire N'en seront jamais effacez.

Cependant la Reyne sa Mere, Qui n'a que lui d'enfant pleure & se desespere, De declarer son mal elle le presse en vain, Il gemit, il pleure, il soupire, Il ne dit rien, si ce n'est qu'il desire Que Peau d'Asne lui fasse un gâteau de sa main; Et la Mere ne sçait ce que son Fils veut dire; O Ciel! Madame, lui dit-on, Cette Peau d'Asne est une noire Taupe Plus vilaine encore & plus gaupe Que le plus sale Marmiton. N'importe, dit la Reyne, il le faut satisfaire, Et c'est à cela seul que nous devons songer; Il auroit eu de l'or, tant l'aimoit cette Mere, S'il en avoit voulu manger.

Peau d'Asne donc prend sa farine Qu'elle avoit fait blutter exprés, Pour rendre sa pâte plus fine, Son sel, son beurre & ses œufs frais, Et pour bien faire sa galette S'enferme seule en sa chambrette.

D'abord elle se decrassa Les mains, les bras & le visage, Et prit un corps d'argent que vîte elle laça Pour dignement faire l'ouvrage, Qu'aussi-tôt elle commença.

On dit qu'en travaillant un peu trop à la hâte, De son doigt par hazard il tomba dans la pâte Un de ses anneaux de grand prix, Mais ceux qu'on tient sçavoir le fin de cette histoire Asseurent que par elle exprés il y fut mis; Et pour moi franchement, je l'oserois bien croire, Fort seur que quand le Prince à sa porte aborda Et par le trou la regarda, Elle s'en étoit apperçûë. Sur ce point la Femme est si druë, Et son œil va si promptement Qu'on ne peut la voir un moment, Qu'elle ne sçache qu'on l'a veüe. Je suis bien seur encore, et j'en ferois serment Qu'elle ne douta point que de son jeune Amant La Bague ne fût bien receuë.

On ne pêtrit jamais un si friand morceau, Et le Prince trouva la galette si bonne Qu'il ne s'en fallut rien que d'une faim gloutonne Il n'avalât aussi l'anneau. Quand il en vit l'émeraude admirable, Et du jonc d'or le cercle étroit, Qui marquoit la forme du doigt, Son cœur en fut touché d'une joye incroyable; Sous son chevet il le mit à l'instant Et son mal toujours augmentant Les Medecins sages d'experience, En le voyant maigrir de jour en jour Jugerent tous par leur grande science Qu'il étoit malade d'amour.

Comme l'Hymen, quelque mal qu'on en die, Est un remede exquis pour cette maladie, On conclut à le marier; Il s'en fit quelque tems prier, Puis dit, je le veux bien, pourvû que l'on me donne En mariage la personne Pour qui cet anneau sera bon; A cette bijare demande De la Reine & du Roi la surprise fut grande, Mais il étoit si mal qu'on n'osa dire non. Voilà donc qu'on se met en quête De celle que l'anneau, sans nul égard du sang, Doit placer dans un si haut rang, Il n'en est point qui ne s'apprête A venir presenter son doigt Ni qui veüille ceder son droit.