Un jour dans le Palais ils vinrent tous en corps Pour faire leurs derniers efforts; Un Orateur d'une grave apparence, Et le meilleur qui fût alors, Dit tout ce qu'on peut dire en pareille occurrence Il marqua leur desir pressant De voir sortir du Prince une heureuse Lignée Qui rendit à jamais leur Etat florissant, Il lui dit même en finissant Qu'il voyoit un astre naissant Issu de son chaste hymenée Qui faisoit pâlir le croissant.

D'un ton plus simple & d'une voix moins forte Le Prince à ses sujets repondit de la sorte.

Le zele ardent, dont je voi qu'en ce jour Vous me portez aux nœuds du mariage, Me fait plaisir, & m'est de vôtre Amour Un agreable témoignage; J'en suis sensiblement touché, Et voudrais dés demain pouvoir vous satisfaire Mais a mon sens l'Hymen est une affaire Où plus l'homme est prudent, plus il est empêché. Observez bien toutes les jeunes filles; Tant qu'elles sont au sein de leurs familles Ce n'est que vertu, que bonté, Que pudeur, que sincerité; Mais sitôt que le mariage Au deguisement a mis fin, Et qu'ayant fixé leur destin Il n'importe plus d'être sage, Elles quittent leur personnage, Non sans avoir beaucoup pati, Et chacune dans son ménage Selon son gré prend son parti.

L'une d'humeur chagrine, & que rien ne recrée, Devient une devote outrée, Qui crie & gronde à tous momens, L'autre se façonne en Coquette, Qui sans cesse écoute ou caquette, Et n'a jamais assez d'Amans; Celle ci des beaux arts follement curieuse, De tout décide avec hauteur, Et critiquant le plus habile autheur, Prend la forme de Precieuse; Cette autre s'erige en joüeuse, Perd tout, argent, bijoux, bagues, meubles de prix, Et même jusqu'à ses habits. Dans la diversité des routes qu'elles tiennent Il n'est qu'une chose où je voi Qu'enfin toutes elles conviennent, C'est de vouloir donner la Loi.

Or je suis convaincu que dans le mariage On ne peut jamais vivre heureux, Quand on y commande tous deux. Si donc vous souhaittez qu'à l'Himen je m'engage, Cherchez une jeune Beauté Sans orgueil & sans vanité, D'une obeïssance achevée, D'une patience éprouvée, Et qui n'ait point de volonté, Je la prendrai quand vous l'aurez trouvée.

Le prince, ayant mis fin à ce discours moral, Monte brusquement à cheval, Et court joindre à perte d'haleine Sa meutte qui l'attend au milieu de la plaine.

Aprés avoir passé des prés & des guerets, Il trouve ses chasseurs couchez sur l'herbe verte Tous se levent, & tous alerte, Font trembler de leurs cors les hôtes des forêts. Des chiens courans, l'abboyante famille, Deçà, de là, parmi le chaume brille, Et les Limiers à l'œil ardent Qui du fort de la bête à leur poste reviennent, Entraînent en les regardant Les forts valets qui les retiennent.

S'étant instruit par un des siens Si tout est prêt, si l'on est sur la trace Il ordonne aussitôt qu'on commence la chasse, Et fait donner le Cerf aux chiens. Le son des cors qui retentissent, Le bruit des chevaux qui hennissent Et des chiens animez les pénétrans abois, Remplissent la fôret de tumulte & de trouble, Et pendant que l'echo sans cesse les redouble, S'enfonçent avec eux dans les plus creux du bois.

Le Prince par hasard ou par sa destinée, Prit une route détournée Où nul des chasseurs ne le suit; Plus il court, plus il s'en sépare: Enfin, à tel point il s'egare, Que des chiens & des cors il n'entend plus le bruit.

L'Endroit où le mena sa bijarre avanture, Clair de ruisseaux & sombre de verdure, Saisissoit les Esprits d'une secrette horreur; La simple & naïve nature S'y faisoit voir & si belle & si pure, Que mille fois il benit son erreur.