Pour m'éprouver mon Epoux me tourmente, Dit-elle, & je voi bien qu'il ne me fait souffrir, Qu'afin de reveiller ma vertu languissante, Qu'un doux & long repos pourrait faire perir. S'il n'a pas ce dessein, du moins suis-je assurée Que telle est du Seigneur la conduite sur moi; Et que de tant de maux l'ennuyeuse durée, N'est que pour exercer ma constance & ma foi. Pendant que tant de malheureuses Errent au gré de leurs désirs; Par mille routes dangereuses. Aprés de faux & vains plaisirs; Pendant que le Seigneur dans sa lente Justice Les laisse aller au bord du précipice Sans prendre part à leur danger Par un pur mouvement de sa bonté suprême Il me choisit comme un enfant qu'il aime Et s'applique à me corriger. Aymons donc sa rigueur utilement cruelle On n'est heureux qu'autant qu'on a souffert; Aymons sa bonté paternelle Et la main dont elle se sert.

Le Prince a beau la voir obeïr sans contrainte A tous ses ordres absolus Je voi le fondement de cette vertu feinte Dit-il, & ce qui rend tous mes coups superflus, C'est qu'ils n'ont porté leur atteinte Qu'à des endroits où son Amour n'est plus.

Dans son Enfant, dans la jeune Princesse Elle a mis toute sa tendresse A l'éprouver si je veux reüssir C'est là qu'il faut que je m'adresse. C'est là que je puis m'éclaircir. Elle venait de donner la mamelle, Au tendre objet de son Amour ardent Qui couché sur son sein se joüoit avec elle, Et rioit en la regardant:

Je voi que vous l'aymez, lui dit-il, cependant Il faut que je vous l'ôte en cet âge encor tendre Pour lui former les mœurs & pour la preserver De certains mauvais airs qu'avec vous l'on peut prendre; Mon heureux sort m'a fait trouver Une Dame d'esprit qui saura l'élever Dans toutes les vertus & dans la politesse Que doit avoir une Princesse. Disposez-vous à la quitter On va venir pour l'emporter.

Il la laisse à ces mots, n'ayant pas le courage, Ni les yeux assez inhumains, Pour voir arracher de ses mains De leur Amour l'unique gage; Elle de mille pleurs se baigne le visage, Et dans un morne accablement Attend de son malheur le funeste moment.

Dés que d'une action si triste & si cruelle Le Ministre odieux à ses yeux se montra, Il faut obeïr lui dit-elle, Puis prenant son Enfant qu'elle considera, Qu'elle baisa d'une ardeur maternelle, Qui de ses petits bras tendrement la serra, Toute en pleurs elle le livra. Ah! que sa douleur fut amere! Arracher l'Enfant ou le Cœur Du sein d'une si tendre Mere, C'est la même douleur.

Prés de la Ville étoit un monastère, Fameux par son antiquité, Où des vierges vivoient dans une regle austere, Sous les yeux d'une Abbesse illustre en pieté. Ce fut là que dans le silence, Et sans déclarer sa naissance, On déposa l'Enfant & des bagues de prix, Sous l'espoir d'une recompense Digne de soins que l'on en auroit pris.

Le Prince qui tâchoit d'éloigner par la Chasse Le vif remords qui l'embarrasse Sur l'excez de sa cruauté, Craignoit de revoir la Princesse, Comme on craint de revoir une fiere Tigresse A qui son faon vient d'être ôté: Cependant il en fut traité Avec douceur, avec caresse, Et même avec cette tendresse, Qu'elle eut aux plus beaux jours de sa prosperité.

Par cette complaisance & si grande & si prompte, Il fut touché de regret & de honte, Mais son chagrin demeura le plus fort: Ainsi, deux jours aprés, avec des larmes feintes, Pour lui porter encor de plus vives atteintes, Il lui vient dire que la mort De leur aimable Enfant avoit fini le sort.

Le coup inopiné mortellement la blesse Cependant malgré sa tristesse, Ayant veu son Epoux qui changeoit de couleur, Elle parut oublier son malheur, Et n'avoir même de tendresse Que pour le consoler de sa fausse douleur.