Cette bonté, cette ardeur sans égale D'amitié conjugale, Du Prince tout à coup désarmant la rigueur Le touche, le pénetre, & lui change le Cœur, Jusques-là qu'il lui prend envie De déclarer que leur Enfant Joüit encore de la vie: Mais sa bile s'éleve, &, fiere lui defend De rien découvrir du mystere Qu'il peut-être utile de faire.
Dès ce bien heureux jour telle des deux Epoux Fut la mutuelle tendresse, Qu'elle n'est point plus vive aux momens les plus doux Entre l'Amant & la Maîtresse. Quinze fois le soleil pour former les saisons, Habita tour à tour dans ses douze maisons, Sans rien voir qui les desunisse: Que si quelques fois par caprice Il prend plaisir à la facher, C'est seulement pour empêcher Que l'amour ne se ralentisse, Tel que le forgeron qui pressant son labeur Repand un peu d'eau sur la braize De sa languissante fournaise Pour en redoubler la chaleur.
Cependant la jeune Princesse. Croissoit en esprit, en sagesse, A la douceur, à la naïveté Qu'elle tenoit de son aimable Mere, Elle joignit de son Illustre Pere L'agreable et noble fierté. L'Amas de ce qui plaît dans chaque Caractère Fit une parfaite beauté.
Par tout comme un Astre elle brille, Et par hazard un Seigneur de la Cour, Jeune, bien fait & plus beau que le jour, L'ayant vû paroître à la Grille, Conçût pour elle un violent amour. Par l'instinct qu'au beau sexe a donné la nature, Et que toutes les beautez ont, De voir l'invisible blessure Que font leurs yeux, au moment qu'ils la font, La Princesse fut informée Qu'elle étoit tendrement aimée. Aprés avoir quelque tems resisté, Comme on le doit avant que de se rendre, D'un amour également tendre Elle l'aima de son côté.
Dans cet Amant, rien n'étoit à reprendre Il étoit beau, vaillant, né d'illustres Ayeux Et dés long-tems, pour en faire son Gendre Sur lui le Prince avoit jetté les yeux. Ainsi donc avec joye il apprit la nouvelle, De l'ardeur tendre & mutuelle Dont bruloient ces jeunes Amans, Mais il lui prit une bizarre envie, De leur faire acheter par de cruels tourmens, Le plus grand bonheur de leur vie.
Je me plairai, dit-il, à les rendre contens; Mais il faut que l'inquietude Par tout ce qu'elle a de plus rude, Rende encor leurs feux plus constans; De mon Epouze en même tems, J'exercerai la patience, Non point comme jusqu'à ce jour, Pour rasseurer ma folle défiance; Je ne dois plus douter de son amour: Mais pour faire éclatter aux yeux de tout le monde, Sa bonté, sa douceur, sa sagesse profonde; Afin que de ses dons si grands, si precieux, La terre se voyant parée, En soit de respect pénétrée, Et par reconnaissance en rende grace aux Cieux.
Il déclare en public que manquant de lignée, En qui l'Etat un jour retrouve son Seigneur, Que la fille qu'il eut de son fol hymenée Etant morte aussi-tôt que née, Il doit ailleurs chercher plus de bonheur. Que l'Epouze qu'il prend est d'illustre naissance, Qu'en un Couvent on l'a jusqu'à ce jour Fait élever dans l'innocence, Et qu'il va par l'hymen couronner son amour.
On peut juger à quel point fut cruelle Aux deux jeunes Amans cette affreuse nouvelle; Ensuite sans marquer ni chagrin ni douleur, Il avertit son Epouze fidelle, Qu'il faut qu'il se separe d'elle Pour éviter un extreme malheur; Que le peuple indigné de sa basse naissance Le force à prendre ailleurs une digne alliance.
Il faut, dit-il, vous retirer Sous vôtre toit de chaume & de fougere Aprés avoir repris vos habits de Bergere, Que je vous ai fait preparer. Avec une tranquile & muëtte constance, La Princesse entendit prononcer sa sentence; Sous les dehors d'un visage serain Elle devoroit son chagrin, Et sans que la douleur diminuât ses charmes, De ses beaux yeux tomboient de grosses larmes, Ainsi que quelquefois au retour du Printems, Il fait soleil, & pleut en même tems.
Vous êtes mon Epoux, mon Seigneur, & mon Maître, (Dit-elle en soûpirant, prête à s'évanoüir,) Et quelque affreux que soit ce que je viens d'ouïr, Je saurai vous faire connoître Que rien ne m'est si cher que de vous obeir.