Dans sa chambre aussi-tôt seule elle se retire Et là se dépoüillant de ses riches habits, Elle reprend paisible & sans rien dire, Pendant que son cœur en soûpire, Ceux qu'elle avoit en gardant ses Brebis. En cet humble & simple équipage, Elle aborde le Prince & lui tient ce langage.
Je ne puis m'éloigner de vous Sans le pardon d'avoir sû vous déplaire, Je puis souffrir le poids de ma misere, Mais je ne puis, Seigneur, souffrir votre courroux. Accordez cette grace à mon regret sincere, Et je vivrai contente en mon triste séjour, Sans que jamais le tems altere Ni mon humble respect, ni mon fidelle amour. Tant de soumission, & tant de grandeur d'ame Sous un si vil habillement, Qui dans le cœur du Prince en ce même moment Raveilla tous les traits de sa premiere flâme, Alloient casser l'arrêt de son bannissement. Emû par de si puissants charmes, Et prêt à repandre des larmes, Il commençoit à s'avancer, Pour l'embrasser.
Quand tout à coup l'imperieuse gloire, D'être ferme en son sentiment Sur son amour remporta la victoire, Et le fit en ces mots répondre durement.
De tout le temps passé j'ai perdu la mémoire, Je suis content de vôtre repentir, Allez il est tems de partir.
Elle part aussi-tôt, & regardant son Pere, Qu'on avoit revêtu de son rustique habit, Et qui le cœur percé d'une douleur amere, Pleuroit un changement si prompt & si subit. Retournons, lui dit-elle, en nos sombres boccages, Retournons habiter nos demeures sauvages, Et quittons sans regret la pompe des Palais, Nos cabanes n'ont pas tant de magnificence, Mais on y voit régner dans l'innocence Un plus ferme repos, une plus douce paix.
Dans son desert a grand'peine arrivée, Elle reprend & quenoüille & fuzeaux, Et va filer au bord des mêmes eaux Où le Prince l'avoit trouvée. Là son cœur tranquille & sans fiel, Cent fois le jour demande au Ciel, Qu'il comble son Epoux de gloire, de richesses, Et qu'à tous ses desirs il ne refuse rien. Un Amour nourri de caresses N'est pas plus ardent que le sien.
Ce cher Epoux qu'elle regrette, Voulant encore l'éprouver, Lui fait dire dans sa retraite Qu'elle ait à le venir trouver.
Griselidis, dit-il, dés qu'elle se présente, Il faut que la Princesse à qui je dois demain Dans le Temple donner la main, De vous & de moi soit contente. Je vous demande ici tous vos soins, & je veux Que vous m'aidiez à plaire à l'objet de mes vœux, Vous savez de quel air il faut que l'on me serve, Point d'épargne, point de reserve, Que tout sente le Prince, & le Prince amoureux. Employez toute votre adresse A parer son appartement, Que l'abondance, la richesse, La propreté, la politesse S'y fasse voir également; Enfin songez incessamment Que c'est une jeune Princesse Que j'aime tendrement.
Pour vous faire entrer davantage Dans les soins de vôtre devoir, Je veux ici vous faire voir Celle qu'à bien servir mon ordre vous engage. Telle qu'aux portes du Levant Se montre la naissante Aurore, Telle parut en arrivant La Princesse plus belle encore. Griselidis à son abord Dans le fond de son cœur sentit un doux transport De la tendresse maternelle; Du tems passé, de ses jours bienheureux, Le souvenir en son cœur se rappelle, Helas! ma fille, en soi-même, dit-elle, Si le Ciel favorable eût écouté mes vœux, Seroit presqu'aussi grande & peut-être aussi belle!
Pour la jeune Princesse en ce même moment, Elle prit un amour si vif, si vehement, Qu'aussi-tôt qu'elle fut absente, En cette sorte au Prince elle parla, Suivant sans le savoir, l'instinct qui s'en mêla. Souffrez, Seigneur, que je vous represente, Que cette Princesse charmante, Dont vous allez être l'Epoux, Dans l'aise, dans l'éclat, dans la pourpre nourrie, Ne pourra supporter, sans en perdre la vie, Les mêmes traittements que j'ai reçû de vous. Le besoin, ma naissance obscure, M'avoient endurcie aux travaux Et je pouvois souffrir toutes sortes de maux Sans peine & même sans murmure; Mais elle qui jamais n'a connu la douleur, Elle mourra dés la moindre rigueur, Dés la moindre parole un peu seche, peu dure, Hélas! Seigneur, je vous conjure, De la traitter avec douceur.