Songez, lui dit le Prince avec un ton severe, A me servir selon votre pouvoir, Il ne faut pas qu'une simple Bergere Fasse des leçons, & s'ingere, De m'avertir de mon devoir. Griselidis à ces mots sans rien dire, Baisse les yeux et se retire.

Cependant pour l'hymen les Seigneurs invitez, Arriverent de tous côtez, Dans une magnifique salle Où le Prince les assembla; Avant que d'allumer la torche nuptiale, En cette sorte il leur parla. Rien au monde aprés l'esperance; N'est plus trompeur que l'apparence: Ici l'on en peut voir un exemple éclatant, Qui ne croiroit que ma jeune Maîtresse, Que l'hymen va rendre Princesse, Ne soit heureuse & n'ait le cœur content? Il n'en est rien pourtant.

Qui pourrait s'empêcher de croire, Que ce jeune Guerrier amoureux de la gloire, N'aime à voir cet hymen, lui qui dans les Tournois Va sur tous ses Rivaux remporter la victoire, Cela n'est pas vrai toutefois.

Qui ne croiroit encor qu'en sa juste colere, Griselidis ne pleure & ne se desespere? Elle ne se plaint point, elle consent à tout. Et rien n'a pû pousser sa patience à bout.

Qui ne croiroit enfin que de ma destinée, Rien ne peut égaler la course fortunée, En voyant les appas de l'objet de mes vœux? Cependant si l'hymen me lioit de ses nœuds, J'en concevrois une douleur profonde, Et de tous les Princes du monde, Je serois le plus malheureux.

L'énigme vous paroit difficile à comprendre, Deux mots vont vous la faire entendre, Et ces deux mots feront évanoüir Tous les malheurs que vous venez d'oüir.

Sachez, poursuivit-il, que l'aimable personne Que vous croyez m'avoir blessé le cœur, Est ma fille, & que je la donne Pour femme à ce jeune Seigneur, Qui l'aime d'un amour extréme, Et dont il est aimé de même.

Sachez encor, que touché vivement De la patience & du zèle De l'Epouze sage & fidelle Que j'ai chassée indignement, Je la reprens, afin que je repare, Par tout ce que l'amour peut avoir de plus doux, Le traittement dur & barbare Qu'elle a reçû de mon esprit jaloux. Plus grande sera mon étude, A prevenir tous ses desirs Qu'elle ne fut dans mon inquietude, A l'accabler de déplaisirs; Et si dans tous les tems doit vivre la mémoire Des ennuis dont son cœur ne fut point abattu, Je veux que plus encore on parle de la gloire, Dont j'aurai couronné sa supréme vertu.

Comme quand un épais nuage A le jour obscurci, Et que le Ciel de toutes parts noirci, Menace d'un affreux orage; Si de ce voile obscur par les vents écarté, Un brillant rayon de clarté, Se repand sur le Païsage, Tout rit & reprend sa beauté, Telle dans tous les yeux où régnoit la tristesse Eclatte tout à coup une vive allegresse.

Par ce prompt éclaircissement La jeune Princesse ravie D'apprendre que du Prince elle a reçû la vie, Se jette à ses genoux qu'elle embrasse ardemment, Son pere qu'attendrit une fille si chere, La releve, la baise, & la meine à sa mere, A qui trop de plaisir en un même moment, Otoit presque tout sentiment. Son cœur qui tant de fois en proye Aux plus cuisans traits du malheur, Supporta si bien la douleur, Succombe au doux poids de la joye; A peine de ses bras pouvoit-elle serrer L'aimable Enfant que le Ciel lui renvoye, Elle ne pouvoit que pleurer.