Il ne faut point parler ici de ses premières années. Roi presque en naissant, étouffé par la politique d’une mère qui vouloit gouverner, plus encore par le vif intérêt d’un pernicieux ministre, qui hasarda mille fois l’État pour son unique grandeur, et asservi sous ce joug tant que vécut ce premier ministre, c’est autant de retranché sur le règne de ce monarque. Toutefois il pointoit sous ce joug. Il sentit l’amour, il comprenoit l’oisiveté comme l’ennemie de la gloire; il avoit essayé de foibles parties de main vers l’un et vers l’autre; il eut assez de sentiment pour se croire délivré à la mort de Mazarin, s’il n’eut pas assez de force pour se délivrer plus tôt. C’est même un des beaux endroits de sa vie, et dont le fruit a été du moins de prendre cette maxime, que rien n’a pu ébranler depuis, d’abhorrer tout premier ministre, et non moins tout ecclésiastique dans son conseil. Il en prit dès lors une autre, mais qu’il ne put soutenir avec la même fermeté, parce qu’il ne s’aperçut presque pas dans l’effet qu’elle lui échappa sans cesse: ce fut de gouverner par lui-même, qui fut la chose dont il se piqua le plus, dont on le loua et le flatta davantage, et qu’il exécuta le moins.

Né avec un esprit au-dessous du médiocre[15], mais un esprit capable de se former, de se limer, de se raffiner, d’emprunter d’autrui sans imitation et sans gêne, il profita infiniment d’avoir toute sa vie vécu avec les personnes du monde qui toutes en avoient le plus, et des plus différentes sortes, en hommes et en femmes de tout âge, de tout genre et de tous personnages.

S’il faut parler ainsi d’un roi de vingt-trois ans, sa première entrée dans le monde fut heureuse en esprits distingués de toute espèce. Ses ministres au dedans et au dehors étoient alors les plus forts de l’Europe, ses généraux les plus grands, leurs seconds les meilleurs, et qui sont devenus des capitaines en leur école, et leurs noms aux uns et aux autres ont passé comme tels à la postérité d’un consentement unanime. Les mouvements dont l’État avoit été si furieusement agité au dedans et au dehors, depuis la mort de Louis XIII, avoient formé quantité d’hommes qui composoient une cour d’habiles et d’illustres personnages et de courtisans raffinés.

La maison de la comtesse de Soissons[16], qui, comme surintendante de la maison de la Reine, logeoit à Paris aux Tuileries, où étoit la cour, qui y régnoit par un reste de la splendeur du feu cardinal Mazarin, son oncle, et plus encore par son esprit et son adresse, en étoit devenue le centre, mais fort choisi. C’étoit où se rendoit tous les jours ce qu’il y avoit de plus distingué en hommes et en femmes, qui rendoit cette maison le centre de la galanterie de la cour, et des intrigues et des menées de l’ambition, parmi lesquelles la parenté influoit beaucoup, autant comptée, prisée et respectée lors, qu’elle est maintenant oubliée. Ce fut dans cet important et brillant tourbillon où le Roi se jeta d’abord, et où il prit cet air de politesse et de galanterie qu’il a toujours su conserver toute sa vie, qu’il a si bien su allier avec la décence et la majesté. On peut dire qu’il étoit fait pour elle, et qu’au milieu de tous les autres hommes, sa taille, son port, les grâces, la beauté, et la grande mine qui succéda à la beauté, jusqu’au son de sa voix et à l’adresse et la grâce naturelle et majestueuse de toute sa personne, le faisoient distinguer jusqu’à sa mort comme le roi des abeilles, et que, s’il ne fût né que particulier, il auroit eu également le talent des fêtes, des plaisirs, de la galanterie, et de faire les plus grands désordres d’amour. Heureux s’il n’eût eu que des maîtresses semblables à Mme de la Vallière, arrachée à elle-même par ses propres yeux, honteuse de l’être, encore plus des fruits de son amour, reconnus et élevés malgré elle, modeste, désintéressée, douce, bonne au dernier point, combattant sans cesse contre elle-même, victorieuse enfin de son désordre par les plus cruels effets de l’amour et de la jalousie, qui furent tout à la fois son tourment et sa ressource, qu’elle sut embrasser assez au milieu de ses douleurs pour s’arracher enfin, et se consacrer à la plus dure et la plus sainte pénitence! Il faut donc avouer que le Roi fut plus à plaindre que blâmable de se livrer à l’amour, et qu’il mérite louange d’avoir su s’en arracher par intervalles en faveur de la gloire.

Les intrigues et les aventures que, tout roi qu’il étoit, il essuya dans ce tourbillon de la comtesse de Soissons, lui firent des impressions qui devinrent funestes, pour avoir été plus fortes que lui. L’esprit, la noblesse de sentiments, se sentir, se respecter, avoir le cœur haut, être instruit, tout cela lui devint suspect, et bientôt haïssable. Plus il avança en âge, plus il se confirma dans cette aversion. Il la poussa jusque dans ses généraux et dans ses ministres, laquelle dans eux ne fut contre-balancée que par le besoin, comme on le verra dans la suite. Il vouloit régner par lui-même. Sa jalousie là-dessus alla sans cesse jusqu’à la foiblesse. Il régna en effet dans le petit; dans le grand il ne put y atteindre, et jusque dans le petit il fut souvent gouverné. Son premier saisissement des rênes de l’empire fut marqué au coin d’une extrême dureté et d’une extrême duperie. Fouquet[17] fut le malheureux sur qui éclata la première; Colbert fut le ministre de l’autre, en saisissant seul toute l’autorité des finances, et lui faisant accroire qu’elle passoit toute entre ses mains, par les signatures dont il l’accabla à la place de celles que faisoit le surintendant, dont Colbert supprima la charge, à laquelle il ne pouvoit aspirer.

La préséance solennellement cédée par l’Espagne, et la satisfaction entière qu’elle fit de l’insulte faite à cette occasion par le baron de Vatteville au comte depuis maréchal d’Estrades, ambassadeurs des deux couronnes à Londres[18], et l’éclatante raison tirée de l’insulte faite au duc de Crequy, ambassadeur de France, par le gouverneur de Rome, par les parents du Pape et par les Corses de sa garde, furent les prémices de ce règne par soi-même[19].

Bientôt après, la mort du roi d’Espagne fit saisir à ce jeune prince avide de gloire une occasion de guerre, dont les renonciations si récentes, et si soigneusement stipulées dans le contrat de mariage de la Reine, ne purent le détourner. Il marcha en Flandres; ses conquêtes y furent rapides; le passage du Rhin fut signalé; la triple alliance de l’Angleterre, la Suède et la Hollande ne fit que l’animer. Il alla prendre en plein hiver toute la Franche-Comté, qui lui servit, à la paix d’Aix-la-Chapelle, à conserver des conquêtes de Flandres en rendant la Franche-Comté[20].

Tout étoit florissant dans l’État, tout y étoit riche. Colbert avoit mis les finances, la marine, le commerce, les manufactures, les lettres même, au plus haut point; et ce siècle, semblable à celui d’Auguste, produisoit à l’envi des hommes illustres en tout genre, jusqu’à ceux mêmes qui ne sont bons que pour les plaisirs.

Le Tellier et Louvois son fils, qui avoient le département de la guerre, frémissoient des succès et du crédit de Colbert, et n’eurent pas de peine à mettre en tête au Roi une guerre nouvelle, dont les succès causèrent une telle frayeur à l’Europe que la France ne l’en a pu remettre, et que, après y avoir pensé succomber longtemps depuis, elle en sentira longtemps le poids et les malheurs. Telle fut la véritable cause de cette fameuse guerre de Hollande à laquelle le Roi se laissa pousser, et que son amour pour Mme de Montespan rendit si funeste à son État et à sa gloire. Tout conquis, tout pris, et Amsterdam prête à lui envoyer ses clefs, le Roi cède à son impatience, quitte l’armée, vole à Versailles, et détruit en un instant tout le succès de ses armes. Il répara cette flétrissure par une seconde conquête de la Franche-Comté, en personne, qui pour cette fois est demeurée à la France.

En 1676, le Roi retourna en Flandres, prit Condé; et Monsieur Bouchain. Les armées du Roi et du prince d’Orange s’approchèrent si près et si subitement qu’elles se trouvèrent en présence, et sans séparation, auprès de la cense d’Heurtebise[21]. Il fut donc question de décider si on donneroit bataille, et de prendre son parti sur-le-champ. Monsieur n’avoit pas encore joint de Bouchain, mais le Roi étoit sans cela supérieur à l’armée ennemie. Les maréchaux de Schomberg[22], Humières[23], la Feuillade[24], Lorges, etc., s’assemblèrent à cheval autour du Roi, avec quelques-uns des plus distingués d’entre les officiers généraux et des principaux courtisans, pour tenir une espèce de conseil de guerre. Toute l’armée crioit au combat, et tous ces Messieurs voyoient bien ce qu’il y avoit à faire; mais la personne du Roi les embarrassoit, et bien plus Louvois, qui connoissoit son maître, et qui cabaloit depuis deux heures que l’on commençoit d’apercevoir où les choses en pourroient venir. Louvois, pour intimider la compagnie, parla le premier, en rapporteur, pour dissuader la bataille. Le maréchal d’Humières, son ami intime et avec grande dépendance, et le maréchal de Schomberg, qui le ménageoit fort, furent de son avis. Le maréchal de la Feuillade, hors de mesure avec Louvois, mais favori qui ne connoissoit pas moins bien de quel avis il falloit être, après quelques propos douteux, conclut comme eux. M. de Lorges[25], inflexible pour la vérité, touché de la gloire du Roi, sensible au bien de l’État, mal avec Louvois comme le neveu favori de M. de Turenne tué l’année précédente, et qui venoit d’être fait maréchal de France malgré ce ministre, et capitaine des gardes du corps, opina de toutes ses forces pour la bataille, et il en déduisit tellement les raisons, que Louvois même et les maréchaux demeurèrent sans repartie. Le peu de ceux de moindre grade qui parlèrent après osèrent encore moins déplaire à Louvois; mais ne pouvant affoiblir les raisons de M. le maréchal de Lorges, ils ne firent que balbutier. Le Roi, qui écoutoit tout, prit encore les avis, ou plutôt simplement les voix, sans faire répéter ce qui avoit été dit par chacun, puis, avec un petit mot de regret de se voir retenu par de si bonnes raisons, et du sacrifice qu’il faisoit de ses desirs à ce qui étoit de l’avantage de l’État, tourna bride, et il ne fut plus question de bataille.