Le lendemain, et c’est de M. le maréchal de Lorges que je le tiens, qui étoit la vérité même, et à qui je l’ai ouï raconter plus d’une fois et jamais sans dépit, le lendemain, dis-je, il eut occasion d’envoyer un trompette aux ennemis qui se retiroient. Ils le gardèrent un jour ou deux en leur armée. Le prince d’Orange le voulut voir, et le questionna fort sur ce qui avoit empêché le Roi de l’attaquer, se trouvant le plus fort, les deux armées en vue si fort l’une de l’autre, et en rase campagne, sans quoi que ce soit entre-deux. Après l’avoir fait causer devant tout le monde, il lui dit avec un sourire malin, pour montrer qu’il étoit tôt averti, et pour faire dépit au Roi, qu’il ne manquât pas de dire au maréchal de Lorges qu’il avoit grand’raison d’avoir voulu, et si opiniâtrément soutenu la bataille; que jamais lui ne l’avoit manqué si belle, ni été si aise que de s’être vu hors de portée de la recevoir; qu’il étoit battu sans ressource et sans le pouvoir éviter s’il avoit été attaqué, dont il se mit en peu de mots à déduire les raisons. Le trompette, tout glorieux d’avoir eu avec le prince d’Orange un si long et si curieux entretien, le débita non-seulement à M. le maréchal de Lorges, mais au Roi, qui à la chaude le voulut voir, et de là aux maréchaux, aux généraux et à qui le voulut entendre, et augmenta ainsi le dépit de l’armée et en fit un grand à Louvois. Cette faute, et ce genre de faute, ne fit que trop d’impression sur les troupes, et partout excita de cruelles railleries parmi le monde et dans les cours étrangères. Le Roi ne demeura guère à l’armée depuis, quoique on ne fût qu’au mois de mai. Il s’en revint trouver sa maîtresse.
L’année suivante, il retourna en Flandres, il prit Cambray, et Monsieur fit cependant le siège de Saint-Omer. Il fut au-devant du prince d’Orange qui venoit secourir la place, lui donna bataille près de Cassel[26] et remporta une victoire complète, prit tout de suite Saint-Omer, puis alla rejoindre le Roi. Ce contraste fut si sensible au monarque que jamais depuis il ne donna d’armée à commander à Monsieur. Tout l’extérieur fut parfaitement gardé; mais dès ce moment la résolution fut prise, et toujours depuis bien tenue.
L’année d’après le Roi fit en personne le siège de Gand[27], dont le projet et l’exécution fut le chef-d’œuvre de Louvois. La paix de Nimègue[28] mit fin cette année à la guerre avec la Hollande, l’Espagne, etc.; et au commencement de l’année suivante, avec l’Empereur et l’Empire. L’Amérique, l’Afrique, l’Archipel, la Sicile ressentirent vivement la puissance de la France; et en 1684 Luxembourg fut le prix des retardements des Espagnols à satisfaire à toutes les conditions de la paix. Gênes bombardée se vit forcée à venir demander la paix par son doge en personne accompagné de quatre sénateurs, au commencement de l’année suivante. Depuis, jusqu’en 1688, le temps se passa dans le cabinet, moins en fêtes qu’en dévotion et en contrainte. Ici finit l’apogée de ce règne, et ce comble de gloire et de prospérité. Les grands capitaines, les grands ministres au dedans et au dehors n’étoient plus; mais il en restoit les élèves. Nous en allons voir le second âge, qui ne répondra guère au premier, mais qui en tout fut encore plus différent du dernier.
La guerre de 1688 eut une étrange origine, dont l’anecdote, également certaine et curieuse, est si propre à caractériser le Roi et Louvois son ministre qu’elle doit tenir place ici[29]. Louvois, à la mort de Colbert, avoit eu sa surintendance des bâtiments. Le petit Trianon de porcelaine, fait autrefois pour Mme de Montespan, ennuyoit le Roi, qui vouloit partout des palais. Il s’amusoit fort à ses bâtiments. Il avoit aussi le compas dans l’œil pour la justesse, les proportions, la symétrie, mais le goût n’y répondoit pas, comme on le verra ailleurs. Ce château ne faisoit presque que sortir de terre, lorsque le Roi s’aperçut d’un défaut à une croisée qui s’achevoit de former, dans la longueur du rez-de-chaussée. Louvois, qui naturellement étoit brutal, et de plus gâté jusqu’à souffrir difficilement d’être repris par son maître, disputa fort et ferme, et maintint que la croisée étoit bien. Le Roi tourna le dos, et s’alla promener ailleurs dans le bâtiment.
Le lendemain il trouve le Nostre[30], bon architecte, mais fameux par le goût des jardins, qu’il a commencé à introduire en France, et dont il a porté la perfection au plus haut point. Le Roi lui demanda s’il avoit été à Trianon. Il répondit que non. Le Roi lui expliqua ce qui l’avoit choqué, et lui dit d’y aller. Le lendemain même question, même réponse; le jour d’après autant. Le Roi vit bien qu’il n’osoit s’exposer à trouver qu’il eût tort, ou à blâmer Louvois. Il se fâcha, et lui ordonna de se trouver le lendemain à Trianon lorsqu’il y iroit, et où il feroit trouver Louvois aussi. Il n’y eut plus moyen de reculer.
Le Roi les trouva le lendemain tous deux à Trianon. Il y fut d’abord question de la fenêtre. Louvois disputa; le Nôtre ne disoit mot. Enfin le Roi lui ordonna d’aligner, de mesurer, et de dire après ce qu’il auroit trouvé. Tandis qu’il y travailloit, Louvois, en furie de cette vérification, grondoit tout haut, et soutenoit avec aigreur que cette fenêtre étoit en tout pareille aux autres. Le Roi se taisoit et attendoit, mais il souffroit. Quand tout fut bien examiné, il demanda au Nôtre ce qui en étoit; et le Nôtre à balbutier. Le Roi se mit en colère, et lui commanda de parler net. Alors le Nôtre avoua que le Roi avoit raison, et dit ce qu’il avoit trouvé de défaut. Il n’eut pas plus tôt achevé que le Roi, se tournant à Louvois, lui dit qu’on ne pouvoit tenir à ses opiniâtretés, que sans la sienne à lui, on auroit bâti de travers, et qu’il auroit fallu tout abattre aussitôt que le bâtiment auroit été achevé: en un mot, il lui lava fortement la tête.
Louvois, outré de la sortie, et de ce que courtisans, ouvriers et valets en avoient été témoins, arrive chez lui furieux. Il y trouva Saint-Pouange, Villacerf, le chevalier de Nogent, les deux Tilladets, quelques autres féaux intimes, qui furent bien alarmés de le voir en cet état. “C’en est fait, leur dit-il; je suis perdu avec le Roi, à la façon dont il vient de me traiter pour une fenêtre. Je n’ai de ressource qu’une guerre qui le détourne de ses bâtiments et qui me rende nécessaire, et par...! il l’aura.” En effet, peu de mois après il tint parole, et malgré le Roi et les autres puissances, il la rendit générale. Elle ruina la France au dedans, ne l’étendit point au dehors, malgré la prospérité de ses armes, et produisit au contraire des événements honteux.
Celui de tous qui porta le plus à plomb sur le Roi fut sa dernière campagne, qui ne dura pas un mois. Il avoit en Flandres deux armées formidables, supérieures du double au moins à celle de l’ennemi, qui n’en avoit qu’une. Le prince d’Orange étoit campé à l’abbaye de Parc, le Roi n’en étoit qu’à une lieue, et M. de Luxembourg avec l’autre armée à une demi-lieue de celle du Roi, et rien entre les trois armées. Le prince d’Orange se trouvoit tellement enfermé qu’il s’estimoit sans ressource dans les retranchements qu’il fit relever à la hâte autour de son camp, et si perdu qu’il le manda à Vaudemont[31], son ami intime, à Bruxelles, par quatre ou cinq fois, et qu’il ne voyoit nulle sorte d’espérance de pouvoir échapper ni sauver son armée. Rien ne la séparait de celle du Roi que ces mauvais retranchements, et rien de plus aisé ni de plus sûr que de le forcer avec l’une des deux armées, et de poursuivre la victoire avec l’autre toute fraîche, et qui toutes deux étoient complètes, indépendamment l’une de l’autre, en équipages de vivres et d’artillerie à profusion.
On étoit aux premiers jours de juin, et que ne promettoit pas une telle victoire au commencement d’une campagne! Aussi l’étonnement fut-il extrême et général dans toutes les trois armées lorsqu’on y apprit que le Roi se retiroit, et faisoit deux gros détachements de presque toute l’armée qu’il commandoit en personne: un pour l’Italie, l’autre pour l’Allemagne sous Monseigneur. M. de Luxembourg, qu’il manda le matin de la veille de son départ pour lui apprendre ces nouvelles dispositions, se jeta à genoux, et tint les siens longtemps embrassés pour l’en détourner, et pour lui remontrer la facilité, la certitude et la grandeur du succès en attaquant le prince d’Orange. Il ne réussit qu’à importuner d’autant plus sensiblement qu’il n’y eut pas un mot à lui opposer. Ce fut une consternation dans les deux armées qui ne se peut représenter. On a vu que j’y étois. Jusqu’aux courtisans, si aises d’ordinaire de retourner chez eux, ne purent contenir leur douleur. Elle éclata partout aussi librement que la surprise, et à l’une et à l’autre succédèrent de fâcheux raisonnements.
Le Roi partit le lendemain pour aller rejoindre Mme de Maintenon et les dames, et retourner avec elles à Versailles[32], pour ne plus revoir la frontière ni d’armées que pour le plaisir et en temps de paix.