La victoire de Neerwinden[33], que M. de Luxembourg remporta six semaines après sur le prince d’Orange, que la nature, prodigieusement aidée de l’art en une seule nuit avoit furieusement retranché, renouvela d’autant plus les douleurs et les discours, qu’il s’en falloit tout que le poste de l’abbaye de Parc ressemblât à celui de Neerwinden, presque tout que nous eussions les mêmes forces, et plus que tout que, faute de vivres et d’équipages suffisants d’artillerie, cette victoire pût être poursuivie.
Pour achever ceci tout à la fois, on sut que le prince d’Orange, averti du départ du Roi, avoit mandé à Vaudemont qu’il en avoit l’avis d’une main toujours bien avertie, et qui ne lui en avoit jamais donné de faux, mais que pour celui-là il ne pouvoit y ajouter foi, ni se livrer à l’espérance, et par un second courrier, que l’avis étoit vrai, que le Roi partoit, que c’étoit à son esprit de vertige et d’aveuglement qu’il devoit uniquement une si inespérée délivrance. Le rare est que Vaudemont, établi longtemps depuis en notre cour, l’a souvent conté à ses amis, même à ses compagnies, et jusque dans le salon de Marly.
La paix qui suivit cette guerre, et après laquelle le Roi et l’État aux abois soupiroient depuis longtemps, fut honteuse. Il fallut en passer par où M. de Savoie[34] voulut, pour le détacher de ses alliés, et reconnoître enfin le prince d’Orange pour roi d’Angleterre, après une si longue suite d’efforts, de haine et de mépris personnels, et recevoir encore Portland[35], son ambassadeur, comme une espèce de divinité. Notre précipitation nous coûta Luxembourg, et l’ignorance militaire de nos plénipotentiaires, qui ne fut point éclairée du cabinet, donna aux ennemis de grands avantages pour former leur frontière. Telle fut la paix de Ryswick conclue en septembre 1697.
Le repos des armes ne fut guère que de trois ans, et on sentit cependant toute la douleur des restitutions de pays et de places que nous avions conquis, avec le poids de tout ce que la guerre avoit coûté. Ici se termine le second âge de ce règne.
Le troisième s’ouvrit par un comble de gloire et de prospérité inouïe. Le temps en fut momentané. Il enivra et prépara d’étranges malheurs, dont l’issue a été une espèce de miracle. D’autres sortes de malheurs accompagnèrent et conduisirent le Roi au tombeau, heureux s’il n’eût survécu que de peu de mois l’avénement de son petit-fils à la totalité de la monarchie d’Espagne, dont il fut d’abord en possession sans coup férir. Cette dernière époque est encore si proche de ce temps qu’il n’y a pas lieu de s’y étendre. Mais ce peu qui a été retracé du règne du feu Roi étoit nécessaire pour mieux faire entendre ce qu’on va dire de sa personne, en se souvenant toutefois de ce qui s’en trouve épars dans ces Mémoires, et ne se dégoûtant pas s’il s’y en trouve de redites, nécessaires pour mieux rassembler et former un tout.
Il faut encore le dire. L’esprit du Roi étoit au-dessous du médiocre, mais très capable de se former. Il aima la gloire, il voulut l’ordre et la règle. Il étoit né sage, modéré, secret, maître de ses mouvements et de sa langue; le croira-t-on? il étoit né bon et juste, et Dieu lui en avoit donné assez pour être un bon roi, et peut-être même un assez grand roi. Tout le mal lui vint d’ailleurs. Sa première éducation fut tellement abandonnée, que personne n’osoit approcher de son appartement. On lui a souvent ouï parler de ces temps avec amertume, jusque-là qu’il racontoit qu’on le trouva un soir tombé dans le bassin du jardin du Palais-Royal à Paris, où la cour demeuroit alors.
Dans la suite, sa dépendance fut extrême. A peine lui apprit-on à lire et à écrire, et il demeura tellement ignorant que les choses le plus connues d’histoire, d’événements, de fortunes, de conduites, de naissance, de lois, il n’en sut jamais un mot[36]. Il tomba, par ce défaut et quelquefois en public, dans les absurdités les plus grossières.
M. de la Feuillade plaignant exprès devant lui le marquis de Renel, qui fut tué depuis lieutenant général et mestre de camp général de la cavalerie, de n’avoir pas été chevalier de l’ordre en 1661, le Roi passa, puis dit avec mécontentement qu’il falloit aussi se rendre justice. Renel étoit Clermont Gallerande ou d’Amboise, et le Roi, qui depuis n’a été rien moins que délicat là-dessus, le croyoit un homme de fortune. De cette même maison étoit Montglat, maître de sa garde-robe, qu’il traitoit bien et qu’il fit chevalier de l’ordre en 1661, qui a laissé de très bons Mémoires[37]. Montglat avoit épousé la fille du fils du chancelier de Cheverny. Leur fils unique porta toute sa vie le nom de Cheverny[38], dont il avoit la terre[39]. Il passa sa vie à la cour, et j’en ai parlé quelquefois, ou dans les emplois étrangers. Ce nom de Cheverny trompa le Roi; il le crut peu de chose; il n’avoit point de charge, et ne put être chevalier de l’ordre. Le hasard détrompa le Roi à la fin de sa vie. Saint-Hérem[40] [qui] avoit passé la sienne grand louvetier, puis gouverneur et capitaine de Fontainebleau, ne put être chevalier de l’ordre. Le Roi, qui le savoit beau-frère de Courtin, conseiller d’État, qu’il connoissoit, le crut par là fort peu de chose. Il étoit Montmorin, et le Roi ne le sut que fort tard par M. de la Rochefoucauld[41]. Encore lui fallut-il expliquer quelles étoient ces maisons, que leur nom ne lui apprenoit pas.
Il sembleroit à cela que le Roi auroit aimé la grande noblesse, et ne lui en vouloit pas égaler d’autres; rien moins. L’éloignement qu’il avoit pris de celle des sentiments, et sa foiblesse pour ses ministres, qui haïssoient et rabaissoient, pour s’élever, tout ce qu’ils n’étoient pas et ne pouvoient pas être, lui avoit donné le même éloignement pour la naissance distinguée. Il la craignoit autant que l’esprit; et si ces deux qualités se trouvoient unies dans un même sujet, et qu’elles lui fussent connues, c’en étoit fait.
Ses ministres, ses généraux, ses maîtresses, ses courtisans s’aperçurent, bientôt après qu’il fut le maître, de son foible plutôt que de son goût pour la gloire. Ils le louèrent à l’envi et le gâtèrent. Les louanges, disons mieux, la flatterie lui plaisoit à tel point, que les plus grossières étoient bien reçues, les plus basses encore mieux savourées. Ce n’étoit que par là qu’on s’approchoit de lui, et ceux qu’il aima n’en furent redevables qu’à heureusement rencontrer, et à ne se jamais lasser en ce genre. C’est ce qui donna tant d’autorité à ses ministres, par les occasions continuelles qu’ils avoient de l’encenser, surtout de lui attribuer toutes choses, et de les avoir apprises de lui. La souplesse, la bassesse, l’air admirant, dépendant, rampant, plus que tout l’air de néant sinon par lui, étoient les uniques voies de lui plaire. Pour peu qu’on s’en écartât on n’y revenoit plus, et c’est ce qui acheva la ruine de Louvois.