Ce poison ne fit que s’étendre. Il parvint jusqu’à un comble incroyable dans un prince qui n’étoit pas dépourvu d’esprit et qui avoit de l’expérience. Lui-même, sans avoir ni voix ni musique[42], chantoit dans ses particuliers les endroits les plus à sa louange des prologues des opéras. On l’y voyoit baigné, et jusqu’à ses soupers publics au grand couvert, où il y avoit quelquefois des violons, il chantonnoit entre ses dents les mêmes louanges quand on jouoit les airs qui étoient faits dessus.

De là ce desir de gloire qui l’arrachoit par intervalles à l’amour; de là cette facilité à Louvois de l’engager en de grandes guerres, tantôt pour culbuter Colbert, tantôt pour se maintenir ou s’accroître, et de lui persuader en même temps qu’il étoit plus grand capitaine qu’aucun de ses généraux, et pour les projets et pour les exécutions, en quoi les généraux l’aidoient eux-mêmes pour plaire au Roi. Je dis les Condé, les Turenne, et à plus forte raison tous ceux qui leur ont succédé. Il s’approprioit tout avec une facilité et une complaisance admirable en lui-même, et se croyoit tel qu’ils le dépeignoient en lui parlant. De là ce goût de revues, qu’il poussa si loin que ses ennemis l’appeloient le roi des revues, ce goût de sièges pour y montrer sa bravoure à bon marché[43], s’y faire retenir à force, étaler sa capacité, sa prévoyance, sa vigilance, ses fatigues, auxquelles son corps robuste et admirablement conformé, étoit merveilleusement propre, sans souffrir de la faim, de la soif, du froid, du chaud, de la pluie, ni d’aucun mauvais temps. Il étoit sensible aussi à entendre admirer, le long des camps, son grand air et sa grande mine, son adresse à cheval et tous ses travaux. C’étoit de ses campagnes et de ses troupes qu’il entretenoit le plus ses maîtresses, quelquefois ses courtisans. Il parloit bien, en bons termes, avec justesse; il faisoit un conte mieux qu’homme du monde, et aussi bien un récit. Ses discours les plus communs n’étoient jamais dépourvus d’une naturelle et sensible majesté.

Son esprit, naturellement porté au petit, se plut en toutes sortes de détails. Il entra sans cesse dans les derniers sur les troupes: habillements, armements, évolutions, exercices, discipline, en un mot, toutes sortes de bas détails. Il ne s’en occupoit pas moins sur ses bâtiments, sa maison civile, ses extraordinaires de bouche; il croyoit toujours apprendre quelque chose à ceux qui en ces genres-là en savoient le plus, qui de leur part recevoient en novices des leçons qu’ils savoient par cœur il y avoit longtemps. Ces pertes de temps, qui paroissoient au Roi avec tout le mérite d’une application continuelle, étoient le triomphe de ses ministres, qui avec un peu d’art et d’expérience à le tourner, faisoient venir comme de lui ce qu’ils vouloient eux-mêmes et qui conduisoient le grand selon leurs vues et trop souvent selon leur intérêt, tandis qu’ils s’applaudissoient de le voir se noyer dans ces détails[44].

La vanité et l’orgueil, qui vont toujours croissant, qu’on nourrissoit et qu’on augmentoit en lui sans cesse, sans même qu’il s’en aperçut, et jusque dans les chaires par les prédicateurs en sa présence, devinrent la base de l’exaltation de ses ministres par-dessus toute autre grandeur. Il se persuadoit par leur adresse que la leur n’étoit que la sienne, qui, au comble en lui, ne se pouvoit plus mesurer, tandis qu’en eux elle l’augmentoit d’une manière sensible, puisqu’ils n’étoient rien par eux-mêmes, et utile en rendant plus respectables les organes de ses commandements qui les faisoient mieux obéir. De là les secrétaires d’État et les ministres successivement à quitter le manteau, puis le rabat, après l’habit noir, ensuite l’uni, le simple, le modeste, enfin à s’habiller comme les gens de qualité; de là à en prendre les manières, puis les avantages, et par échelons admis à manger avec le Roi, et leurs femmes, d’abord sous des prétextes personnels, comme Mme Colbert longtemps avant Mme de Louvois, enfin, des années après elle, toutes à titre de droit des places de leurs maris, manger et entrer dans les carrosses, et n’être en rien différentes des femmes de la première qualité.

De ce degré, Louvois, sous divers prétextes, ôta les honneurs civils et militaires dans les places et dans les provinces à ceux à qui on ne les avoit jamais disputés, et à cesser d’écrire Monseigneur aux mêmes, comme il avoit toujours été pratiqué. Le hasard m’en a conservé trois de M. Colbert, lors contrôleur général, ministre d’État et secrétaire d’État, à mon père à Blaye, dont la suscription et le dedans le traitent de Monseigneur, et que Mgr le duc de Bourgogne, à qui je les montrai, vit avec grand plaisir. M. de Turenne, dans l’éclat où il étoit alors, sauva le rang de prince de l’écriture, c’est-à-dire sa maison, qui l’avoit eu par le cardinal Mazarin, et conséquemment les maisons de Lorraine et de Savoie; car les Rohans ne l’ont jamais pu obtenir, et c’est peut-être la seule chose où ait échoué la beauté de Mme de Soubise. Ils ont été plus heureux depuis. M. de Turenne sauva aussi les maréchaux de France pour les honneurs militaires; ainsi pour sa personne il conserva les deux. Incontinent après, Louvois s’attribua ce qu’il venoit d’ôter à bien plus grands que lui, et le communiqua aux autres secrétaires d’État. Il usurpa les honneurs militaires, que ni les troupes, ni qui que ce soit, n’osa refuser à sa puissance d’élever et de perdre qui bon lui sembloit; et il prétendit que tout ce qui n’étoit point duc ni officier de la couronne, ou ce qui n’avoit point le rang de prince étranger ni de tabouret de grâce[45], lui écrivît Monseigneur, et lui leur répondre dans la souscription: très humble et très affectionné serviteur, tandis que le dernier maître des requêtes, ou conseiller au Parlement, lui écrivoit Monsieur, sans qu’il ait jamais prétendu changer cet usage.

Ce fut d’abord un grand bruit: les gens de la première qualité, les chevaliers de l’ordre, les gouverneurs et les lieutenants généraux des provinces, et, à leur suite, les gens de moindre qualité, et les lieutenants généraux des armées se trouvèrent infiniment offensés d’une nouveauté si surprenante et si étrange. Les ministres avoient su persuader au Roi l’abaissement de tout ce qui étoit élevé, et que leur refuser ce traitement, c’étoit mépriser son autorité et son service, dont ils étoient les organes, parce que d’ailleurs, et par eux-mêmes, ils n’étoient rien. Le Roi, séduit par ce reflet prétendu de grandeur sur lui-même, s’expliqua si durement à cet égard, qu’il ne fut plus question que de ployer sous ce nouveau style, ou de quitter le service, et tomber en même temps, ceux qui quittoient, et ceux qui ne servoient pas même, dans la disgrâce marquée du Roi, et sous la persécution des ministres, dont les occasions se rencontroient à tous moments.

Plusieurs gens distingués qui ne servoient point, et plusieurs gens de guerre du premier mérite et des premiers grades, aimèrent mieux renoncer à tout et perdre leur fortune, et la perdirent en effet, et la plupart pis encore; et dans la suite assez prompte, peu à peu personne ne fit plus aucune difficulté là-dessus.

De là l’autorité personnelle et particulière des ministres montée au comble, jusqu’en ce qui ne regardoit ni les ordres ni le service du Roi, sous l’ombre que c’étoit la sienne; de là ce degré de puissance qu’ils usurpèrent; de là leurs richesses immenses, et les alliances qu’ils firent tous à leur choix.

Quelque ennemis qu’ils fussent les uns des autres, l’intérêt commun les rallioit chaudement sur ces matières, et cette splendeur usurpée sur tout le reste de l’État dura autant que dura le règne de Louis XIV. Il en tiroit vanité, il n’en étoit pas moins jaloux qu’eux; il ne vouloit de grandeur que par émanation de la sienne. Toute autre lui étoit devenue odieuse. Il avoit sur cela des contrariétés qui ne se comprenoient pas, comme si les dignités, les charges, les emplois avec leurs fonctions, leurs distinctions, leurs prérogatives n’émanoient pas de lui comme les places de ministre et les charges de secrétaire d’État[46] qu’il comptoit seules de lui, lesquels pour cela il portoit au faîte, et abattoit tout le reste sous leurs pieds.

Une autre vanité personnelle l’entraîna encore dans cette conduite. Il sentoit bien qu’il pouvoit accabler un seigneur sous le poids de sa disgrâce, mais non pas l’anéantir, ni les siens, au lieu qu’en précipitant un secrétaire d’État de sa place, ou un autre ministre de la même espèce, il le replongeoit lui et tous les siens dans la profondeur du néant d’où cette place l’avoit tiré, sans que les richesses qui lui pourroient rester le pussent relever de ce non-être. C’est là ce qui le faisoit se complaire à faire régner ses ministres sur les plus élevés de ses sujets, sur les princes de son sang en autorité comme sur les autres, et sur tout ce qui n’avoit ni rang ni office de la couronne, en grandeur comme en autorité au-dessus d’eux. C’est aussi ce qui éloigna toujours du ministère tout homme qui pouvoit y ajouter du sien ce que le Roi ne pouvoit ni détruire ni lui conserver, ce qui lui auroit rendu un ministre de cette sorte en quelque façon redoutable et continuellement à charge, dont l’exemple du duc de Beauvillier[47] fut l’exception unique dans tout le cours de son règne, comme il a été remarqué en parlant de ce duc, le seul homme noble qui ait été admis dans son conseil depuis la mort du cardinal Mazarin jusqu’à la sienne, c’est-à-dire pendant cinquante-quatre ans; car, outre ce qu’il y auroit à dire sur le maréchal de Villeroy, le peu de mois qu’il y a été depuis la mort du duc de Beauvillier jusqu’à celle du Roi ne peut pas être compté, et son père n’a jamais entré dans le conseil d’État[48].