De là encore la jalousie si précautionnée des ministres, qui rendit le Roi si difficile à écouter tout autre qu’eux, tandis qu’il s’applaudissoit d’un accès facile, et qu’il croyoit qu’il y alloit de sa grandeur, de la vénération et de la crainte dont il se complaisoit d’accabler les plus grands, de se laisser approcher autrement qu’en passant. Ainsi le grand seigneur comme le plus subalterne de tous états, parloit librement au Roi en allant ou revenant de la messe, en passant d’un appartement à un autre, ou allant monter en carrosse; les plus distingués, même quelques autres, à la porte de son cabinet, mais sans oser l’y suivre. C’est à quoi se bornoit la facilité de son accès. Ainsi on ne pouvoit s’expliquer qu’en deux mots, d’une manière fort incommode, et toujours entendu de plusieurs qui environnoient le Roi, ou, si on étoit plus connu de lui, dans sa perruque, ce qui n’étoit guère plus avantageux. La réponse sûre étoit un "je verrai[49]," utile à la vérité pour s’en donner le temps, mais souvent bien peu satisfaisante, moyennant quoi tout passoit nécessairement par les ministres, sans qu’il pût y avoir jamais d’éclaircissement, ce qui les rendoit les maîtres de tout, et le Roi le vouloit bien, ou ne s’en apercevoit pas.

D’audiences à en espérer dans son cabinet, rien n’étoit plus rare, même pour les affaires du Roi dont on avoit été chargé. Jamais, par exemple, à ceux qu’on envoyoit ou qui revenoient d’emplois étrangers, jamais à pas un officier général, si on en excepte certains cas très singuliers, et encore, mais très rarement, quelqu’un de ceux qui étoient chargés de ces détails de troupes où le Roi se plaisoit tant; de courtes aux généraux d’armées qui partoient, et en présence du secrétaire d’État de la guerre, de plus courtes à leur retour, quelquefois ni en partant, ni en revenant. Jamais de lettres d’eux qui allassent directement au Roi sans passer auparavant par le ministre, si on en excepte quelques occasions infiniment rares et momentanées, et le seul M. de Turenne sur la fin, qui, ouvertement brouillé avec Louvois, et brillant de gloire et de la plus haute considération, adressoit ses dépêches au cardinal de Bouillon[50], qui les remettoit directement au Roi, qui n’en étoient pas moins vues après par le ministre, avec lequel les ordres et les réponses étoient concertés.

La vérité est pourtant que, quelque gâté que fût le Roi sur sa grandeur et sur son autorité, qui avoit étouffé toute autre considération en lui, il y avoit à gagner dans ses audiences, quand on pouvoit tant faire que de les obtenir, et qu’on savoit s’y conduire avec tout le respect qui étoit dû à la royauté et à l’habitude. Outre ce que j’en ai su d’ailleurs, j’en puis parler par expérience. On a vu en leur temps ici que j’ai obtenu, et même usurpé, et forcé le Roi fort en colère contre moi, et toujours sorti lui persuadé et content de moi, et le marquer après et à moi et à d’autres. Je puis donc aussi parler de ces audiences qu’on en avoit quelquefois par ma propre expérience.

Là, quelque prévenu qu’il fût, quelque mécontentement qu’il crût avoir lieu de sentir, il écoutoit avec patience, avec bonté, avec envie de s’éclaircir et de s’instruire; il n’interrompoit que pour y parvenir. On y découvroit un esprit d’équité et de desir de connoître la vérité, et cela quoique en colère quelquefois, et cela jusqu’à la fin de sa vie. Là, tout se pouvoit dire, pourvu, encore une fois, que ce fût avec cet air de respect, de soumission, de dépendance, sans lequel on se seroit encore plus perdu que devant, mais avec lequel aussi, en disant vrai, on interrompoit le Roi à son tour, on lui nioit crûment des faits qu’il rapportoit, on élevoit le ton au-dessus du sien en lui parlant, et tout cela non-seulement sans qu’il le trouvât mauvais, mais se louant après de l’audience qu’il avoit donnée et de celui qui l’avoit eue, se défaisant des préjugés qu’il avoit pris, ou des faussetés qu’on lui avoit imposées, et le marquant après par ses traitements. Aussi les ministres avoient-ils grand soin d’inspirer au Roi l’éloignement d’en donner, à quoi ils réussirent comme dans tout le reste.

C’est ce qui rendoit les charges qui approchoient de la personne du Roi si considérables, et ceux qui les possédoient si considérés, et des ministres mêmes, par la facilité qu’ils avoient tous les jours de parler au Roi, seuls, sans l’effaroucher d’une audience qui étoit toujours sue, et de l’obtenir sûrement, et sans qu’on s’en aperçût, quand ils en avoient besoin. Surtout les grandes entrées, par cette même raison, étoient le comble des grâces, encore plus que de la distinction, et c’est ce qui, dans les grandes récompenses des maréchaux de Boufflers[51] et de Villars[52], les fit mettre de niveau à la pairie et à la survivance de leurs gouvernements à leurs enfants tout jeunes, dans le temps que le Roi n’en donnoit plus à personne.

C’est donc avec grande raison qu’on doit déplorer avec larmes l’horreur d’une éducation uniquement dressée pour étouffer l’esprit et le cœur de ce prince, le poison abominable de la flatterie la plus insigne, qui le déifia dans le sein même du christianisme, et la cruelle politique de ses ministres, qui l’enferma, et qui pour leur grandeur, leur puissance et leur fortune l’enivrèrent de son autorité, de sa grandeur, de sa gloire jusqu’à le corrompre, et à étouffer en lui, sinon toute la bonté, l’équité, le desir de connoître la vérité, que Dieu lui avoit donné, au moins l’émoussèrent presque entièrement, et empêchèrent au moins sans cesse qu’il fit aucun usage de ces vertus, dont son royaume et lui-même furent les victimes.

De ces sources étrangères et pestilentielles lui vint cet orgueil, que ce n’est point trop de dire que, sans la crainte du diable que Dieu lui laissa jusque dans ses plus grands désordres, il se seroit fait adorer et auroit trouvé des adorateurs; témoin entre autres ces monuments si outrés, pour en parler même sobrement, sa statue de la place des Victoires[53], et sa païenne dédicace, où j’étois, où il prit un plaisir si exquis; et de cet orgueil en tout le reste qui le perdit, dont on vient de voir tant d’effets funestes, et dont d’autres plus funestes encore se vont retrouver.

La cour fut un autre manège de la politique du despotisme. On vient de voir celle qui divisa, qui humilia, qui confondit les plus grands, celle qui éleva les ministres au-dessus de tous, en autorité et en puissance par-dessus les princes du sang, en grandeur même par-dessus les gens de la première qualité, après avoir totalement changé leur état. Il faut montrer les progrès en tous genres de la même conduite dressée sur le même point de vue.

Plusieurs choses contribuèrent à tirer pour toujours la cour hors de Paris, et à la tenir sans interruption à la campagne[54]. Les troubles de la minorité, dont cette ville fut le grand théâtre, en avoient imprimé au Roi de l’aversion, et la persuasion encore que son séjour y étoit dangereux, et que la résidence de la cour ailleurs rendroit à Paris les cabales moins aisées par la distance des lieux, quelque peu éloignés qu’ils fussent, et en même temps plus difficiles à cacher par les absences si aisées à remarquer. Il ne pouvoit pardonner à Paris sa sortie fugitive de cette ville la veille des Rois 16[49], ni de l’avoir rendue, malgré lui, témoin de ses larmes, à la première retraite de Mme de la Vallière. L’embarras des maîtresses, et le danger de pousser de grands scandales au milieu d’une capitale si peuplée, et si remplie de tant de différents esprits, n’eut pas peu de part à l’en éloigner. Il s’y trouvoit importuné de la foule du peuple à chaque fois qu’il sortoit, qu’il rentroit, qu’il paroissoit dans les rues; il ne l’étoit pas moins d’une autre sorte de foule de gens de la ville, et qui n’étoit pas pour l’aller chercher assidûment plus loin. Des inquiétudes aussi, qui ne furent pas plus tôt aperçues que les plus familiers de ceux qui étoient commis à sa garde, le vieux Noailles, M. de Lauzun, et quelques subalternes, firent leur cour de leur vigilance, et furent accusés de multiplier exprès de faux avis, qu’ils se faisoient donner pour avoir occasion de se faire valoir et d’avoir plus souvent des particuliers avec le Roi; le goût de la promenade et de la chasse, bien plus commodes à la campagne qu’à Paris, éloigné des forêts et stérile en lieux de promenades; celui des bâtiments qui vint après, et peu à peu toujours croissant, ne lui en permettoit pas l’amusement dans une ville où il n’auroit pu éviter d’y être continuellement en spectacle; enfin l’idée de se rendre plus vénérable en se dérobant aux yeux de la multitude, et à l’habitude d’en être vu tous les jours: toutes ces considérations fixèrent le Roi à Saint-Germain bientôt après la mort de la Reine sa mère[55].

Ce fut là où il commença à attirer le monde par les fêtes et les galanteries, et à faire sentir qu’il vouloit être vu souvent.