Ce dernier talent, il le poussa souvent jusqu’à la fausseté, mais avec cela jamais de mensonge, et il se piquoit de tenir parole. Aussi ne la donnoit-il presque jamais. Pour le secret d’autrui, il le gardoit aussi religieusement que le sien. Il étoit même flatté de certaines confessions et de certaines confidences et même confiances; et il n’y avoit maîtresse, ministre ni favori qui pût y donner atteinte, quand le secret les auroit même regardés.
On a su, entre beaucoup d’autres, l’aventure fameuse d’une femme de nom, lequel a toujours été pleinement ignoré et jusqu’au soupçon même, qui séparée de lieu depuis un an d’avec son mari, se trouvant grosse et sur le point de le voir arriver de l’armée, à bout enfin de tous moyens, fit demander en grâce au Roi une audience secrète, dont qui que ce soit ne pût s’apercevoir, pour l’affaire du monde la plus importante. Elle l’obtint. Elle se confia au Roi dans cet extrême besoin, et lui dit que c’étoit comme au plus honnête homme de son royaume. Le Roi lui conseilla de profiter d’une si grande détresse pour vivre plus sagement à l’avenir, et lui promit de retenir sur-le-champ son mari sur la frontière, sous prétexte de son service, tant et si longtemps qu’il ne pût avoir aucun soupçon, et de ne le laisser revenir sous aucun prétexte. En effet, il en donna l’ordre le jour même à Louvois, et lui défendit non-seulement tout congé, mais de souffrir qu’il s’absentât un seul jour du poste qu’il lui assignoit pour y commander tout l’hiver. L’officier, qui étoit distingué, et qui n’avoit rien moins que souhaité, encore moins demandé, d’être employé l’hiver sur la frontière, et Louvois qui y avoit aussi peu pensé, furent également surpris et fâchés. Il n’en fallut pas moins obéir à la lettre et sans demander pourquoi, et le Roi n’en a fait l’histoire que bien des années après, et que lorsqu’il fut bien sûr que les gens que cela regardoit ne se pouvoient plus démêler, comme en effet ils n’ont jamais pu l’être, pas même du soupçon le plus vague ni le plus incertain.
Jamais personne ne donna de meilleure grâce et n’augmenta tant par là le prix de ses bienfaits. Jamais personne ne vendit mieux ses paroles, son souris même, jusqu’à ses regards. Il rendit tout précieux par le choix et la majesté, à quoi la rareté et la brèveté de ses paroles ajoutoit beaucoup. S’il les adressoit à quelqu’un, ou de question, ou de choses indifférentes, toute l’assistance le regardoit; c’étoit une distinction dont on s’entretenoit, et qui rendoit toujours une sorte de considération. Il en étoit de même de toutes les attentions et les distinctions, et des préférences, qu’il donnoit dans leurs proportions. Jamais il ne lui échappa de dire rien de désobligeant à personne, et s’il avoit à reprendre, à réprimander ou à corriger, ce qui étoit fort rare, c’étoit toujours avec un air plus ou moins de bonté, presque jamais avec sécheresse, jamais avec colère, si on excepte l’unique aventure de Courtenvaux, qui a été racontée en son lieu[62], quoique il ne fût pas exempt de colère, quelquefois avec un air de sévérité.
Jamais homme si naturellement poli[63], ni d’une politesse si fort mesurée, si fort par degrés, ni qui distinguât mieux l’âge, le mérite, le rang, et dans ses réponses, quand elles passoient le je verrai, et dans ses manières. Ces étages divers se marquoient exactement dans sa manière de saluer et de recevoir les révérences, lorsqu’on partoit ou qu’on arrivoit. Il étoit admirable à recevoir différemment les saluts à la tête des lignes à l’armée ou aux revues. Mais surtout pour les femmes rien n’étoit pareil. Jamais il n’a passé devant la moindre coiffe sans soulever son chapeau, je dis aux femmes de chambre, et qu’il connoissoit pour telles, comme cela arrivoit souvent à Marly. Aux dames, il ôtoit son chapeau tout à fait, mais de plus ou moins loin; aux gens titrés, à demi, et le tenoit en l’air ou à son oreille quelques instants plus ou moins marqués. Aux seigneurs, mais qui l’étoient, il se contentoit de mettre la main au chapeau. Il l’ôtoit comme aux dames pour les princes du sang. S’il abordoit des dames, il ne se couvrait qu’après les avoir quittées. Tout cela n’étoit que dehors; car dans la maison il n’étoit jamais couvert. Ses révérences, plus ou moins marquées, mais toujours légères, avoient une grâce et une majesté incomparables, jusqu’à sa manière de se soulever à demi à son souper pour chaque dame assise qui arrivoit, non pour aucune autre, ni pour les princes du sang; mais sur les fins cela le fatiguoit, quoique il ne l’ait jamais cessé, et les dames assises évitoient d’entrer à son souper quand il étoit commencé. C’étoit encore avec la même distinction qu’il recevoit le service de Monsieur, de M. le duc d’Orléans, des princes du sang; à ces derniers, il ne faisoit que marquer, à Monseigneur de même, et à Messeigneurs ses fils par familiarité; des grands officiers, avec un air de bonté et d’attention.
Si on lui faisoit attendre quelque chose à son habiller, c’étoit toujours avec patience. Exact aux heures qu’il donnoit pour toute sa journée; une précision nette et courte dans ses ordres. Si dans les vilains temps d’hiver qu’il ne pouvoit aller dehors, qu’il passât chez Mme de Maintenon un quart d’heure plus tôt qu’il n’en avoit donné l’ordre, ce qui ne lui arrivoit guères, et que le capitaine des gardes en quartier ne s’y trouvât pas, il ne manquoit point de lui dire après que c’étoit sa faute à lui d’avoir prévenu l’heure, non celle du capitaine des gardes de l’avoir manqué. Aussi, avec cette règle qui ne manquoit jamais, étoit-il servi avec la dernière exactitude, et elle étoit d’une commodité infinie pour les courtisans[64].
Il traitoit bien ses valets, surtout les intérieurs. C’étoit parmi eux qu’il se sentoit le plus à son aise, et qu’il se communiquoit le plus familièrement, surtout aux principaux. Leur amitié et leur aversion a souvent eu de grands effets. Ils étoient sans cesse à portée de rendre de bons et de mauvais offices; aussi faisoient-ils souvenir de ces puissants affranchis des empereurs romains, à qui le sénat et les grands de l’empire faisoient leur cour, et ployoient sous eux avec bassesse. Ceux-ci, dans tout ce règne, ne furent ni moins comptés ni moins courtisés. Les ministres même les plus puissants les ménageoient ouvertement, et les princes du sang, jusqu’aux bâtards, sans parler de tout ce qui est inférieur, en usoient de même. Les charges des premiers gentilshommes de la chambre furent plus qu’obscurcies par les premiers valets de chambre, et les grandes charges ne se soutinrent que dans la mesure que les valets de leur dépendance ou les petits officiers très subalternes approchoient nécessairement plus ou moins du Roi. L’insolence aussi étoit grande dans la plupart d’eux, et telle qu’il falloit savoir l’éviter, ou la supporter avec patience.
Le Roi les soutenoit tous, et il racontoit quelquefois avec complaisance que, ayant dans sa jeunesse envoyé, pour je ne sais quoi, une lettre au duc de Montbazon[65], gouverneur de Paris, qui étoit en une de ses maisons de campagne près de cette ville, par un de ses valets de pied, il y arriva comme M. de Montbazon alloit se mettre à table, qu’il avoit forcé ce valet de pied de s’y mettre avec lui, et le conduisit, lorsqu’il le renvoya, jusque dans la cour, parce qu’il étoit venu de la part du Roi.
Il ne manquoit guères aussi de demander à ses gentilshommes ordinaires, quand ils revenoient de sa part de faire des compliments de conjouissance ou de condoléances aux gens titrés, hommes et femmes, mais à nuls autres, comment ils avoient été reçus, et il auroit trouvé bien mauvais qu’on ne les eût pas fait asseoir, et conduits fort loin, les hommes au carrosse.
Rien n’étoit pareil à lui aux revues, aux fêtes, et partout où un air de galanterie pouvoit avoir lieu par la présence des dames. On l’a déjà dit, il l’avoit puisée à la cour de la Reine sa mère, et chez la comtesse de Soissons; la compagnie de ses maîtresses l’y avoit accoutumé de plus en plus; mais toujours majestueuse, quoique quelquefois avec de la gaieté, et jamais devant le monde rien de déplacé ni d’hasardé; mais jusqu’au moindre geste, son marcher, son port, toute sa contenance, tout mesuré, tout décent, noble, grand, majestueux, et toutefois très naturel, à quoi l’habitude et l’avantage incomparable et unique de toute sa figure donnoit une grande facilité. Aussi, dans les choses sérieuses, les audiences d’ambassadeurs, les cérémonies, jamais homme n’a tant imposé; et il falloit commencer par s’accoutumer à le voir, si en le haranguant on ne vouloit s’exposer à demeurer court. Ses réponses en ces occasions étoient toujours courtes, justes, pleines, et très rarement sans quelque chose d’obligeant, quelquefois même de flatteur, quand le discours le méritoit. Le respect aussi qu’apportoit sa présence, en quelque lieu qu’il fût, imposoit un silence, et jusqu’à une sorte de frayeur.
Il aimoit fort l’air et les exercices, tant qu’il en put faire. Il avoit excellé à la danse, au mail, à la paume. Il étoit encore admirable à cheval à son âge. Il aimoit à voir faire toutes ces choses avec grâce et adresse. S’en bien ou mal acquitter devant lui étoit mérite ou démérite. Il disoit que, de ces choses qui n’étoient point nécessaires, il ne s’en falloit pas mêler si on ne les faisoit pas bien. Il aimoit fort à tirer, et il n’y avoit point de si bon tireur que lui, ni avec tant de grâces. Il vouloit des chiennes couchantes excellentes; il en avoit toujours sept ou huit dans ses cabinets, et se plaisoit à leur donner lui-même à manger pour s’en faire connoître. Il aimoit fort aussi à courre le cerf, mais en calèche, depuis qu’il s’étoit cassé le bras en courant à Fontainebleau, aussitôt après la mort de la Reine. Il étoit seul dans une manière de soufflet[66], tiré par quatre petits chevaux, à cinq ou six relais, et il menoit lui-même à toute bride, avec une adresse et une justesse que n’avoient pas les meilleurs cochers, et toujours la même grâce à tout ce qu’il faisoit. Ses postillons étoient des enfants depuis neuf ou dix ans jusqu’à quinze, et il les dirigeoit.