Il aima en tout la splendeur, la magnificence, la profusion. Ce goût il le tourna en maxime par politique, et l’inspira en tout à sa cour. C’étoit lui plaire que de s’y jeter en tables, en habits, en équipages, en bâtiments, en jeu. C’étoient des occasions pour qu’il parlât aux gens. Le fond étoit qu’il tendoit et parvint par là à épuiser tout le monde en mettant le luxe en honneur, et pour certaines parties en nécessité, et réduisit ainsi peu à peu tout le monde à dépendre entièrement de ses bienfaits pour subsister. Il y trouvoit encore la satisfaction de son orgueil par une cour superbe en tout, et par une plus grande confusion qui anéantissoit de plus en plus les distinctions naturelles.
C’est une plaie qui, une fois introduite, est devenue le cancer intérieur qui ronge tous les particuliers—parce que de la cour il s’est promptement communiqué à Paris et dans les provinces et les armées, où les gens en quelque place ne sont comptés qu’à proportion de leur table et de leur magnificence, depuis cette malheureuse introduction—qui ronge tous les particuliers, qui force ceux d’un état à pouvoir voler, à ne s’y pas épargner pour la plupart, dans la nécessité de soutenir leur dépense; et que la confusion des états, que l’orgueil, que jusqu’à la bienséance entretiennent, qui par la folie du gros va toujours en augmentant, dont les suites sont infinies, et ne vont à rien moins qu’à la ruine et au renversement général.
Rien jusqu’à lui n’a jamais approché du nombre et de la magnificence de ses équipages de chasses et de toutes ses autres sortes d’équipages. Ses bâtiments, qui les pourroit nombrer? En même temps, qui n’en déplorera pas l’orgueil, le caprice, le mauvais goût? Il abandonna Saint-Germain, et ne fit jamais à Paris ni ornement ni commodité, que le pont Royal, par pure nécessité, en quoi, avec son incomparable étendue, elle est si inférieure à tant de villes dans toutes les parties de l’Europe.
Lorsqu’on fit la place de Vendôme, elle étoit carrée. M. de Louvois en vit les quatre parements bâtis. Son dessein étoit d’y placer la Bibliothèque du Roi, les Médailles, le Balancier, toutes les académies, et le Grand Conseil, qui tient ses séances encore dans une maison qu’il loue. Le premier soin du Roi, le jour de la mort de Louvois, fut d’arrêter ce travail, et de donner ses ordres pour faire couper à pans les angles de la place, en la diminuant d’autant, de n’y placer rien de ce qui y étoit destiné, et de n’y faire que des maisons, ainsi qu’on la voit.
Saint-Germain, lieu unique pour rassembler les merveilles de la vue, l’immense plein pied d’une forêt toute joignante, unique encore par la beauté de ses arbres, de son terrain, de sa situation, l’avantage et la facilité des eaux de source sur cette élévation, les agréments admirables des jardins, des hauteurs et des terrasses, qui les unes sur les autres se pouvoient si aisément conduire dans toute l’étendue qu’on auroit voulu, les charmes et les commodités de la Seine, enfin une ville toute faite, et que sa position entretenoit par elle-même, il l’abandonna pour Versailles[67], le plus triste et le plus ingrat de tous les lieux, sans vue, sans bois, sans eau, sans terre, parce que tout y est sable mouvant ou marécage, sans air par conséquent, qui n’y peut être bon.
Il se plut à tyranniser la nature, à la dompter à force d’art et de trésors. Il y bâtit tout l’un après l’autre, sans dessein général; le beau et le vilain furent cousus ensemble, le vaste et l’étranglé. Son appartement et celui de la Reine y ont les dernières incommodités, avec les vues de cabinets et de tout ce qui est derrière les plus obscures, les plus enfermées, les plus puantes. Les jardins, dont la magnificence étonne, mais dont le plus léger usage rebute, sont d’aussi mauvais goût. On n’y est conduit dans la fraîcheur de l’ombre que par une vaste zone torride, au bout de laquelle il n’y a plus, où que ce soit, qu’à monter et à descendre; et avec la colline, qui est fort courte, se terminent les jardins. La recoupe y brûle les pieds; mais sans cette recoupe on y enfoncerait ici dans les sables, et là dans la plus noire fange. La violence qui y a été faite partout à la nature repousse et dégoûte malgré soi. L’abondance des eaux forcées et ramassées de toutes parts les rend vertes, épaisses, bourbeuses; elles répandent une humidité malsaine et sensible, une odeur qui l’est encore plus. Leurs effets, qu’il faut pourtant beaucoup ménager, sont incomparables; mais de ce tout, il résulte qu’on admire et qu’on fuit. Du côté de la cour, l’étranglé suffoque, et ces vastes ailes s’enfuient sans tenir à rien. Du côté des jardins, on jouit de la beauté du tout ensemble; mais on croit voir un palais qui a été brûlé, où le dernier étage et les toits manquent encore. La chapelle qui l’écrase, parce que Mansart[68] vouloit engager le Roi à élever le tout d’un étage, a de partout la triste représentation d’un immense catafalque. La main-d’œuvre y est exquise en tous genres, l’ordonnance nulle; tout y a été fait pour la tribune, parce que le Roi n’alloit guères en bas, et celles des côtés sont inaccessibles, par l’unique défilé qui conduit à chacune. On ne finiroit point sur les défauts monstrueux d’un palais si immense et si immensément cher, avec ses accompagnements, qui le sont encore davantage: orangerie, potagers, chenils, grande et petite écuries pareilles, commun prodigieux; enfin une ville entière où il n’y avoit qu’un très misérable cabaret, un moulin à vent, et ce petit château de carte que Louis XIII y avoit fait pour n’y plus coucher sur la paille, qui n’étoit que la contenance étroite et basse autour de la cour de Marbre, qui en faisoit la cour, et dont le bâtiment du fond n’avoit que deux courtes et petites ailes. Mon père l’a vu, et y a couché maintes fois. Encore ce Versailles de Louis XIV, ce chef-d’œuvre si ruineux et de si mauvais goût, et où les changements entiers des bassins et de bosquets ont enterré tant d’or qui ne peut paroître, n’a-t-il pu être achevé.
Parmi tant de salons entassés l’un sur l’autre, il n’y a ni salle de comédie, ni salle à banquets, ni de bal; et devant et derrière il reste beaucoup à faire. Les parcs et les avenues, tous en plants, ne peuvent venir. En gibier, il faut y en jeter sans cesse; en rigoles de quatre et cinq lieues de cours, elles sont sans nombre; en murailles enfin, qui par leur immense contour enferment comme une petite province du plus triste et du plus vilain pays du monde.
Trianon, dans ce même parc, et à la porte de Versailles, d’abord maison de porcelaine à aller faire des collations, agrandie après pour y pouvoir coucher, enfin palais de marbre, de jaspe et de porphyre, avec des jardins délicieux; la Ménagerie vis-à-vis, de l’autre côté de la croisée du canal de Versailles, toute de riens exquis, et garnie de toutes sortes d’espèces de bêtes à deux et à quatre pieds les plus rares; enfin Clagny[69], bâti pour Mme de Montespan en son propre, passé au duc du Maine, au bout de Versailles, château superbe avec ses eaux, ses jardins, son parc; des aqueducs dignes des Romains de tous les côtés; l’Asie ni l’antiquité n’offrent rien de si vaste, de si multiplié, de si travaillé, de si superbe, de si rempli de monuments les plus rares de tous les siècles, en marbres les plus exquis de toutes les sortes, en bronzes, en peintures, en sculptures, ni de si achevé des derniers.
Mais l’eau manquoit quoi qu’on pût faire, et ces merveilles de l’art en fontaines tarissoient, comme elles font encore à tous moments, malgré la prévoyance de ces mers de réservoirs qui avoient coûté tant de millions à établir et à conduire sur le sable mouvant et sur la fange. Qui l’auroit cru? ce défaut devint la ruine de l’infanterie. Mme de Maintenon régnoit; on parlera d’elle à son tour. M. de Louvois alors étoit bien avec elle; on jouissoit de la paix. Il imagina de détourner la rivière d’Eure entre Chartres et Maintenon, et de la faire venir toute entière à Versailles. Qui pourra dire l’or et les hommes que la tentative obstinée en coûta pendant plusieurs années, jusque-là qu’il fut défendu, sous les plus grandes peines, dans le camp qu’on y avoit établi, et qu’on y tint très longtemps, d’y parler des malades, surtout des morts, que le rude travail et plus encore l’exhalaison de tant de terres remuées tuoient[70]? Combien d’autres furent des années à se rétablir de cette contagion! combien n’en ont pu reprendre leur santé pendant le reste de leur vie! Et toutefois, non-seulement les officiers particuliers, mais les colonels, les brigadiers, et ce qu’on y employa d’officiers généraux, n’avoient pas, quels qu’ils fussent, la liberté de s’en absenter un quart d’heure, ni de manquer eux-mêmes un quart d’heure de service sur les travaux. La guerre enfin les interrompit en 1688, sans qu’ils aient été repris depuis; il n’en est resté que d’informes monuments, qui éterniseront cette cruelle folie[71].
A la fin, le Roi, lassé du beau et de la foule, se persuada qu’il vouloit quelquefois du petit et de la solitude. Il chercha autour de Versailles de quoi satisfaire ce nouveau goût. Il visita plusieurs endroits; il parcourut les coteaux qui découvrent Saint-Germain et cette vaste plaine qui est au bas, où la Seine serpente et arrose tant de gros lieux et de richesses en quittant Paris. On le pressa de s’arrêter à Lucienne, où Cavoye eut depuis une maison dont la vue est enchantée; mais il répondit que cette heureuse situation le ruineroit, et que, comme il vouloit un rien, il vouloit aussi une situation qui ne lui permît pas de songer à y rien faire.