Ses audiences étoient pour le moins aussi difficiles à obtenir que celles du Roi; et le peu qu’elle en accordoit, presque toutes à Saint-Cyr, où on alloit la trouver au jour et heure donnée. On l’attendoit à Versailles à sortir de chez elle ou à y rentrer, quand on avoit un mot à lui dire, gens de peu et même pauvres gens, et personnes considérables. On n’avoit là qu’un instant, et c’étoit à qui le saisiroit. Les maréchaux de Villeroy, Harcourt, souvent Tessé[90], quelquefois dans les derniers temps M. de Vaudemont[91], lui ont parlé de la sorte, et si c’étoit en rentrant chez elle, ils ne la suivoient pas au delà de son antichambre, où elle coupoit très court et les laissoit. Bien d’autres lui ont parlé de la sorte. Moi jamais en pas un lieu, que ce que j’ai rapporté. Un très petit nombre de dames, à qui le Roi étoit accoutumé et qui étoient de ses particuliers, la voyoient quelquefois aux heures où le Roi n’étoit pas, et rarement quelques-unes dînoient avec elle.
Ses matinées, qu’elle commençoit de fort bonne heure, étoient remplies par des audiences obscures de charité ou de gouvernement spirituel; quelquefois par quelques ministres, très rarement par quelques généraux d’armée; encore ces derniers, quand ils avoient un rapport particulier à elle, comme les maréchaux de Villars, de Villeroy, d’Harcourt et quelquefois Tessé. Assez souvent, dès huit heures du matin et plus tôt, elle alloit chez quelque ministre. Rarement elle dînoit chez eux, avec leurs femmes et une compagnie fort trayée. C’étoient là les grandes faveurs, et une nouvelle, mais qui ne menoient à rien qu’à de l’envie et à quelque considération. M. de Beauvillier[92] fut des premiers et des plus longtemps favorisés de ces dîners[93], et fréquents, comme on l’a remarqué ailleurs, jusqu’à ce que Godet, évêque de Chartres, en renversa les escabelles, et arrêta tout court les progrès de Fénelon, qui s’étoit fait leur docteur. Les ministres chargés de la guerre, surtout des finances, furent toujours ceux à qui Mme de Maintenon avoit le plus affaire, et qu’elle cultiva. Rarement, et plus que rarement, alla-t-elle chez les autres, mais pour affaires, et souvent d’État, et dès le matin, sans jamais dîner chez ces derniers.
L’ordinaire, dès qu’elle étoit levée, c’étoit de s’en aller à Saint-Cyr[94], et d’y dîner dans son appartement seule, ou avec quelque favorite de la maison, d’y donner des audiences le moins qu’elle pouvoit, d’y régenter au dedans, d’y gouverner l’Église au dehors, d’y lire et d’y répondre des lettres, d’y gouverner des monastères de Filles de toutes parts, d’y recevoir des avis et des lettres d’espionnages, et de revenir à peu près justement au temps que le Roi passoit chez elle. Devenue plus vieille et plus infirme, en arrivant entre sept et huit heures du matin à Saint-Cyr, elle s’y mettoit au lit pour se reposer, ou faire quelque remède.
A Fontainebleau, elle avoit une maison à la ville, où elle alloit souvent pour y faire les mêmes choses qu’à Saint-Cyr. A Marly, elle s’étoit fait accommoder un petit appartement qui avoit une fenêtre dans la chapelle. Elle en faisoit souvent le même usage que de Saint-Cyr; mais cela s’appeloit le Repos, et ce Repos étoit inaccessible, sans exception que de Mme la duchesse de Bourgogne.
A Marly, à Trianon, à Fontainebleau, le Roi alloit chez elle les matins des jours qu’il n’y avoit point de conseil, et qu’elle n’étoit pas à Saint-Cyr; à Fontainebleau, depuis sa messe jusqu’au dîner, quand le dîner n’étoit pas quelquefois au sortir de la messe pour aller courre le cerf; et il y étoit une heure et demie, et quelquefois davantage. A Trianon et à Marly, la visite duroit beaucoup moins, parce que, en sortant de chez elle, il s’alloit promener dans ses jardins. Ces visites étoient presque toujours tête à tête, sans préjudice de celles de toutes les après-dînées, qui étoient rarement tête à tête que fort peu de temps, parce que les ministres y venoient chacun à son tour travailler avec le Roi. Le vendredi, qu’il arrivoit souvent qu’il n’y en avoit point, c’étoient les dames familières avec qui il jouoit, ou une musique; ce qui se doubla et tripla de jours tout à la fin de sa vie.
Vers les neuf heures du soir, deux femmes de chambre venoient déshabiller Mme de Maintenon. Aussitôt après, son maître d’hôtel et un valet de chambre apportoient son couvert, un potage et quelque chose de léger. Dès qu’elle avoit achevé de souper, ses femmes la mettoient dans son lit, et tout cela en présence du Roi et du ministre, qui n’en discontinuoit pas son travail, et qui n’en parloit pas plus bas, ou, s’il n’y en avoit point, des dames familières. Tout cela gagnoit dix heures, que le Roi alloit souper, et en même temps on tiroit les rideaux de Mme de Maintenon.
Dans les voyages, c’étoit la même chose. Elle partoit de bonne heure avec quelque favorite, comme Mme de Montchevreuil toujours tant qu’elle vécut, Mme d’Heudicourt, Mme de Dangeau[95], Mme de Caylus. Un carrosse du Roi la menoit, toujours affecté pour elle, même pour aller de Versailles, etc., à Saint-Cyr; et des Épinais, écuyer de la petite écurie, la mettoit dans le carrosse, et l’accompagnoit à cheval; c’étoit sa tâche de tous les jours. Dans les voyages, le carrosse de Mme de Maintenon menoit ses femmes de chambre, et suivoit celui du Roi où elle étoit. Elle s’arrangeoit de façon que le Roi, en arrivant, la trouvoit toute établie lorsqu’il passoit chez elle. Partie autorité, partie invention de seconde dame d’atour de la Dauphine de Bavière[96], son carrosse et sa chaise, avec ses porteurs ayant sa livrée, entroient partout comme ceux des gens titrés.
Reine en particulier à l’extérieur pour le ton, le siège, et la place en présence du Roi, de Monseigneur, de Monsieur, de la cour d’Angleterre et de qui que ce fût, elle étoit très simple particulière au dehors, et toujours aux dernières places. J’en ai vu les fins aux dîners du Roi à Marly, mangeant avec lui et les dames, et à Fontainebleau en grand habit chez la reine d’Angleterre, comme je l’ai remarqué ailleurs, cédant absolument sa place, et se reculant partout pour les femmes titrées, même pour des femmes de qualité distinguée, ne se laissant jamais forcer par les titrées, mais par celles de qualité ordinaire avec un air de peine et de civilité, et par tous ces endroits polie, affable, parlante, comme une personne qui ne prétend rien et qui ne montre rien, mais qui imposoit fort, à ne considérer que ce qui étoit autour d’elle.
Toujours très bien mise, noblement, proprement, de bon goût, mais très modestement et plus vieillement alors que son âge. Depuis qu’elle ne parut plus en public, on ne voyoit que coiffes et écharpe noire quand par hasard on l’apercevoit.
Elle n’alloit jamais chez le Roi qu’il ne fût malade, ou que les matins des jours qu’il avoit pris médecine, et à peu près de même chez Mme la duchesse de Bourgogne, jamais ailleurs pour aucun devoir.