Chez elle, avec le Roi, ils étoient chacun dans leur fauteuil, une table devant chacun d’eux, aux deux coins de la cheminée, elle du côté du lit, le Roi le dos à la muraille du côté de la porte de l’antichambre, et deux tabourets devant sa table, un pour le ministre qui venoit travailler, l’autre pour son sac. Les jours de travail, ils n’étoient seuls ensemble que fort peu de temps avant que le ministre entrât, et moins encore fort souvent après qu’il étoit sorti. Le Roi venoit au lit de Mme de Maintenon, où il se tenoit debout fort peu, lui donnoit le bonsoir, et s’en alloit se mettre à table. Telle étoit la mécanique de chez Mme de Maintenon[97]. On a vu sur Mme la duchesse de Bourgogne ce qui l’y regardoit, tant qu’elle a vécu.

Pendant le travail, Mme de Maintenon lisoit ou travailloit en tapisserie. Elle entendoit tout ce qui se passoit entre le Roi et le ministre, qui parloient tout haut. Rarement elle y mêloit son mot, plus rarement ce mot étoit de quelque conséquence. Souvent le Roi lui demandoit son avis; alors elle répondoit avec de grandes mesures[98]. Jamais, ou comme jamais, elle ne paroissoit affectionner rien, et moins encore s’intéresser pour personne; mais elle étoit d’accord avec le ministre, qui n’osoit en particulier ne pas convenir de ce qu’elle vouloit, ni encore moins broncher en sa présence. Dès qu’il s’agissoit donc de quelque grâce ou de quelque emploi, la chose étoit arrêtée entre eux avant le travail où la décision s’en devoit faire, et c’est ce qui la retardoit quelquefois, sans que le Roi ni personne en sût la cause.

Elle mandoit au ministre qu’elle vouloit lui parler auparavant. Il n’osoit mettre la chose sur le tapis qu’il n’eût reçu ses ordres, et que la mécanique roulante des jours et des temps leur eût donné le loisir de s’entendre. Cela fait, le ministre proposoit et montroit une liste. Si de hasard le Roi s’arrêtoit à celui que Mme de Maintenon vouloit, le ministre s’en tenoit là, et faisoit en sorte de n’aller pas plus loin. Si le Roi s’arrêtoit à quelque autre, le ministre proposoit de voir ceux qui étoient aussi à portée, laissoit après dire le Roi, et en profitoit pour exclure. Rarement proposoit-il expressément celui à qui il en vouloit venir, mais toujours plusieurs, qu’il tâchoit de balancer également pour embarrasser le Roi sur le choix. Alors le Roi lui demandoit son avis, il parcourait encore les raisons de quelques-uns, et appuyoit enfin sur celui qu’il vouloit. Le Roi presque toujours balançoit, et demandoit à Mme de Maintenon ce qu’il lui en sembloit. Elle sourioit, faisoit l’incapable, disoit quelquefois un mot de quelque autre, puis revenoit, si elle ne s’y étoit pas tenue d’abord, sur celui que le ministre avoit appuyé, et déterminoit; tellement que les trois quarts des grâces et des choix, et les trois quarts encore du quatrième quart de ce qui passoit par le travail des ministres chez elle, c’étoit elle qui en disposoit. Quelquefois aussi, quand elle n’affectionnoit personne, c’étoit le ministre même, avec son agrément et son concours, sans que le Roi en eût aucun soupçon. Il croyoit disposer de tout et seul, tandis qu’il ne disposoit, en effet, que de la plus petite partie, et toujours encore par quelque hasard, excepté des occasions rares de quelqu’un qu’il s’étoit mis dans la fantaisie, ou si quelqu’un qu’il vouloit favoriser lui avoit parlé pour quelqu’un.

En affaires, si Mme de Maintenon les vouloit faire réussir, manquer, ou tourner d’une autre façon, ce qui étoit beaucoup moins ordinaire que ce qui regardoit les emplois et les grâces, c’étoit la même intelligence entre elle et le ministre, et le même manège à peu près. Par ce détail, on voit que cette femme habile faisoit presque tout ce qu’elle vouloit, mais non pas tout, ni quand et comme elle vouloit.

Il y avoit une autre ruse si le Roi s’opiniâtroit: c’étoit alors d’éviter la décision en brouillant et allongeant la matière, en en substituant une autre comme venant à propos de celle-là, et qui la détournât, ou en proposant quelque éclaircissement à prendre. On laissoit ainsi émousser les premières idées, et on revenoit une autre fois à la charge avec la même adresse, qui très souvent réussissoit. C’étoit encore presque la même chose pour charger ou diminuer les fautes, faire valoir les lettres et les services, ou y glisser légèrement, et préparer ainsi la perte ou la fortune.

C’est là ce qui rendoit ce travail chez Mme de Maintenon si important pour les particuliers, et c’est ce qui rendoit les ministres si nécessaires à Mme de Maintenon à avoir dans sa dépendance. C’est aussi ce qui les aida puissamment à s’élever à tout, et à augmenter sans cesse leur crédit et leur pouvoir, et pour eux et pour les leurs, parce que Mme de Maintenon leur faisoit litière de toutes ces choses pour se les attacher entièrement.

Quand ils étoient près de venir travailler, ou qu’ils sortoient de chez elle, elle prenoit son temps de sonder le Roi sur eux, de les excuser ou de les vanter, de les plaindre de leur grand travail, d’en exalter le mérite, et s’il s’agissoit de quelque chose pour eux, d’en préparer les voies, quelquefois d’en rompre la glace, sous prétexte de leur modestie et du service du Roi, qui demandoit qu’ils fussent excités à le soulager et à faire de bien en mieux. Ainsi c’étoit entre eux un cercle de besoins et de services réciproques, dont le Roi ne se doutoit pas le moins du monde. Aussi les ménagements entre eux étoient-ils infinis et continuels.

Mais, si Mme de Maintenon ne pouvoit rien, ou presque rien, sans eux, de ce qui passoit par eux, eux aussi ne pouvoient se maintenir sans elle, beaucoup moins malgré elle. Dès qu’elle se voyoit à bout de les pouvoir ramener à son point quand ils s’en étoient écartés, ou qu’ils étoient tombés en disgrâce auprès d’elle, leur perte étoit jurée; elle ne les manquoit pas. Il lui falloit du temps, des couleurs, des souplesses, quelquefois beaucoup, comme lorsqu’elle perdit Chamillart[99]. Louvois y avoit succombé avant lui. Pontchartrain[100] ne s’en sauva qu’à l’aide de son esprit, qui plaisoit au Roi, et des épines des finances pendant la guerre, et du sens et de l’adresse de sa femme demeurée longtemps bien avec Mme de Maintenon, depuis même qu’il y fut mal, enfin par la porte dorée de la chancellerie, qui s’ouvrit bien à propos pour lui. Le duc de Beauvillier y pensa faire naufrage par deux fois à longue distance l’une de l’autre, et n’en auroit pas échappé sans deux espèces de miracles, comme on l’a vu ici en son temps.

Si les ministres, et les plus accrédités, en étoient là avec Mme de Maintenon, on peut juger de ce qu’elle pouvoit à l’égard de toutes les autres sortes de personnes bien moins à portée de se défendre, et même de s’apercevoir. Bien des gens eurent donc le cou rompu sans en avoir pu imaginer la cause, et se donnèrent bien des sortes de mouvements pour la découvrir, et pour y remédier, et très inutilement.

Le court et rare travail des généraux d’armée se passoit ordinairement les soirs en sa présence et du secrétaire d’État de la guerre. Par celui de Pontchartrain, rempli du rapport des espionnages et des histoires de toute espèce de Paris et de la cour, elle étoit à portée de faire beaucoup de bien et de mal. Torcy[101] ne travailloit point chez elle, et ne la voyoit comme jamais. Aussi ne l’aimoit-elle point, et moins encore sa femme, dont le nom d’Arnauld gâtoit tout leur mérite. Torcy avoit les postes; c’étoit par lui que le secret en passoit au Roi tête à tête, et le Roi souvent en portoit des morceaux à lire à Mme de Maintenon; mais cela n’avoit point de suite; elle n’en savoit que par lambeaux, selon ce que le Roi s’avisoit de lui en dire ou de lui en porter.