Toutes les affaires étrangères passoient au conseil d’État, ou si c’étoit quelque chose de pressé, Torcy le portoit sur-le-champ au Roi, ainsi à des heures rompues, et point de travail réglé et particulier avec lui. Mme de Maintenon eût fort desiré ce genre de travail réglé chez elle, pour avoir la même influence sur les affaires d’État, et sur ceux qui s’en mêloient, comme elle l’avoit sur les autres parties. Mais Torcy sut bien sagement se préserver de ce dangereux piége. Il s’en défendit toujours, en disant modestement qu’il n’avoit point d’affaires pour entretenir ce travail. Ce n’étoit pas que le Roi ne lui dît tout là-dessus; mais elle sentoit toute la différence d’assister à un travail réglé où elle agissoit avec loisir, adresse et mesures prises, ou d’être obligée de prendre son parti entre le Roi et elle sur ce qu’il lui apprenoit de cette matière, et de n’avoir d’autre ressource qu’en elle-même, et d’aller de front avec lui, si elle vouloit une chose plutôt qu’une autre, nuire aux gens à découvert, ou les servir de même.
Le Roi y étoit même fort en garde. Il lui est arrivé plusieurs fois que, lorsqu’on ne s’y prenoit pas avec assez de tour et de délicatesse, et qu’il apercevoit que le ministre ou le général d’armée favorisoit un parent ou un protégé de Mme de Maintenon, il tenoit ferme contre, pour cela même; puis disoit, partie fâché, partie se moquant d’eux: “Un tel a bien fait sa cour; car il n’a pas tenu à lui de bien servir un tel, parce qu’il est parent ou protégé de Mme de Maintenon.” Et ces coups de caveçon la rendoient très timide et très mesurée, quand il étoit question de se montrer au Roi à découvert sur quelque chose ou sur quelqu’un. Aussi répondoit-elle toujours à quiconque s’adressoit à elle, même pour les moindres choses, qu’elle ne se mêloit de rien; et si bien rarement elle s’ouvroit davantage et que la chose regardât le département d’un ministre sur lequel elle comptât, elle renvoyoit à lui et promettoit de lui en parler; mais encore une fois, rien n’étoit plus rare. On ne laissoit pas cependant d’aller à elle, pour, par ce devoir, ne l’avoir pas contraire, et par l’espérance aussi que, nonobstant cette réponse banale, elle feroit peut-être ce qu’on desiroit, comme cela arrivoit quelquefois.
Il y avoit peut-être cinq ou six personnes au plus de tous états, desquels la plupart étoient de ces amis de son ancien temps, à qui elle répondoit plus franchement, quoique toujours foiblement et mesurément, et pour qui en effet elle agissoit au mieux qu’il lui étoit possible; ce néanmoins réussissant très ordinairement pour eux, elle n’y réussissoit pas toujours.
Ce fut par le desir extrême de se mêler des affaires étrangères, comme elle se mêloit de toutes les autres, et l’impossibilité d’en attirer le travail chez elle, qu’elle prit le parti, qu’on a détaillé en son temps, de tous les manèges par lesquels elle rendit la princesse des Ursins maîtresse de tout en Espagne, et l’y maintint jusqu’à la paix d’Utrecht, aux dépens de Torcy et des ambassadeurs de France en Espagne, c’est-à-dire, comme on l’a vu, aux dépens de l’Espagne et de la France, parce que Mme des Ursins eut l’adresse de lui faire tout passer par les mains, et de lui persuader qu’elle ne gouvernoit la cour et l’État en Espagne que sous ses ordres et par ses volontés. Revenons un moment à ces coups de caveçon du Roi dont on vient de parler.
Le Tellier, dans des temps bien antérieurs, et longtemps avant d’être chancelier de France, connoissoit bien le Roi là-dessus. Un de ses meilleurs amis, car il en avoit parce qu’il savoit en avoir, l’avoit prié de quelque chose qu’il desiroit fort et qui devoit être proposé dans le travail particulier de ce ministre avec le Roi. Le Tellier l’assura qu’il y feroit tout son possible. Son ami ne goûta point sa réponse, et lui dit franchement que dans la place et le crédit où il étoit, ce n’étoit pas de celles-là qu’il lui falloit donner. "Vous ne connoissez pas le terrain, lui répliqua le Tellier. De vingt affaires que nous portons ainsi au Roi, nous sommes sûrs qu’il en passera dix-neuf à notre gré; nous le sommes également que la vingtième sera décidée au contraire. Laquelle des vingt sera décidée contre notre avis et notre desir, c’est ce que nous ignorons toujours, et très souvent c’est celle où nous nous intéressons le plus. Le Roi se réserve cette bisque[102] pour nous faire sentir qu’il est le maître et qu’il gouverne; et si par hasard il se présente quelque chose sur quoi il s’opiniâtre, et qui soit assez importante pour que nous nous opiniâtrions aussi, ou pour la chose même, ou pour l’envie que nous avons qu’elle réussisse comme nous le desirons, c’est très souvent alors, dans le rare que cela arrive, une sortie sûre; mais, à la vérité, la sortie essuyée et l’affaire manquée, le Roi, content d’avoir montré que nous ne pouvons rien et peiné de nous avoir fâchés, devient après souple et flexible, en sorte que c’est alors le temps où nous faisons tout ce que nous voulons."
C’est, en effet, comme le Roi se conduisit avec ses ministres toute sa vie, toujours parfaitement gouverné par eux, même par les plus jeunes et les plus médiocres, même par les moins accrédités et considérés et toujours en garde pour ne l’être point, et toujours persuadé qu’il réussissoit pleinement à ne le point être.
Il avoit la même conduite avec Mme de Maintenon, à qui de fois à autre il faisoit des sorties terribles, et dont il s’applaudissoit. Quelquefois elle se mettoit à pleurer devant lui, et elle étoit plusieurs jours sur de véritables épines. Quand elle eut mis Fagon[103] auprès du Roi, au lieu de d’Aquin, qu’elle fit chasser, parce qu’il étoit de la main de Mme de Montespan, et pour avoir un homme tout à elle et de beaucoup d’esprit, qu’elle s’étoit attaché dans les voyages aux eaux où il avoit suivi le duc du Maine, et un homme dont elle pût tirer un continuel parti dans cette place intime de premier médecin, qu’elle voyoit tous les matins, elle faisoit la malade quand il lui arrivoit de ces scènes, et c’étoit d’ordinaire par où elle les faisoit finir avec le plus d’avantage.
Ce n’est pas que cet artifice, ni même la réalité la plus effective, eût aucun pouvoir d’ailleurs de contraindre le Roi en quoi que ce pût être. C’étoit un homme uniquement personnel, et qui ne comptoit tous les autres, quels qu’ils fussent, que par rapport à soi. Sa dureté là-dessus étoit extrême. Dans les temps les plus vifs de sa vie pour ses maîtresses, leurs incommodités les plus opposées aux voyages et au grand habit de cour, car les dames les plus privilégiées ne paroissoient jamais autrement dans les carrosses ni en aucun lieu de cour, avant que Marly eût adouci cette étiquette, rien, dis-je, ne les en pouvoit dispenser. Grosses, malades, moins de six semaines après leurs couches, dans d’autres temps fâcheux, il falloit être en grand habit, parées et serrées dans leurs corps, aller en Flandres, et plus loin encore, danser, veiller, être des fêtes, manger, être gaies et de bonne compagnie, changer de lieu, ne paroître craindre, ni être incommodées du chaud, du froid, de l’air, de la poussière, et tout cela précisément aux jours et aux heures marquées, sans déranger rien d’une minute.
Ses filles, il les a traitées toutes pareillement. On a vu en son temps qu’il n’eut pas plus de ménagement pour Mme la duchesse de Berry, ni même pour Mme la duchesse de Bourgogne, quoi que Fagon, Mme de Maintenon, etc., pussent dire et faire, quoique il aimât Mme la duchesse de Bourgogne aussi tendrement qu’il en étoit capable, qui toutes les deux s’en blessèrent, et ce qu’il en dit avec soulagement, quoique il n’y eût point encore d’enfants.
Il voyageoit toujours son carrosse plein de femmes: ses maîtresses, après ses bâtardes, ses belles-filles, quelquefois Madame, et des dames quand il y avoit place. Ce n’étoit que pour les rendez-vous de chasse, les voyages de Fontainebleau, de Chantilly, de Compiègne, et les vrais voyages, que cela étoit ainsi. Pour aller tirer, se promener, ou pour aller coucher à Marly ou à Meudon, il alloit seul dans une calèche. Il se défioit des conversations que ses grands officiers auroient pu tenir devant lui dans son carrosse; et on prétendoit que le vieux Charost, qui prenoit volontiers ces temps-là pour dire bien des choses, lui avoit fait prendre ce parti, il y avoit plus de quarante ans. Il convenoit aussi aux ministres, qui sans cela auroient eu de quoi être inquiets tous les jours, et à la clôture exacte qu’en leur faveur lui-même s’étoit prescrite, et à laquelle il fut si exactement fidèle. Pour les femmes, ou maîtresses d’abord, ou filles ensuite, et le peu de dames qui pouvoient y trouver place, outre que cela ne se pouvoit empêcher, les occasions en étoient restreintes à une grande rareté, et le babil fort peu à craindre.