Quelquefois, les jours qu’il n’y avoit point de conseil, qui n’étoient pas maigres, et qu’il étoit à Versailles, il alloit dîner à Marly ou à Trianon avec Mme la duchesse de Bourgogne, Mme de Maintenon et des dames, et cela devint beaucoup plus ordinaire ces jours-là les trois dernières années de sa vie. Au sortir de table, en été, le ministre qui devoit travailler avec lui arrivoit, et quand le travail étoit fini, il passoit jusqu’au soir à se promener avec les dames, à jouer avec elles, et assez souvent à leur faire tirer une loterie toute de billets noirs, sans y rien mettre; c’étoit ainsi une galanterie de présents qu’il leur faisoit, au hasard, de choses à leur usage, comme d’étoffes et d’argenterie, ou de joyaux ou beaux ou jolis, pour donner plus au hasard. Mme de Maintenon tiroit comme les autres, et donnoit presque toujours sur-le-champ ce qu’elle avoit gagné. Le Roi ne tiroit point, et souvent il y avoit plusieurs billets sous le même lot. Outre ces jours-là, il y avoit assez souvent de ces loteries quand le Roi dînoit chez Mme de Maintenon. Il s’avisa fort tard de ces dîners, qui furent longtemps rares, et qui sur la fin vinrent à une fois la semaine avec les dames familières, avec musique et jeu. A ces loteries, il n’y avoit que des dames du palais et des dames familières, et plus de dames du palais depuis la mort de Madame la Dauphine; mais il y en avoit trois, Mmes de Levis[120], Dangeau[121] et d’O[122], qui étoient familières. L’été, le Roi travailloit chez lui, au sortir de table, avec les ministres, et lorsque les jours s’accourcissoient, il y travailloit le soir chez Mme de Maintenon.

A son retour de dehors, lui parloit qui vouloit, depuis son carrosse jusqu’au bas de son petit degré. Il se rhabilloit comme il avoit changé d’habit, et restoit dans son cabinet. C’étoit le meilleur temps des bâtards, des valets intérieurs et des bâtiments. Ces intervalles-là, qui arrivoient trois fois par jour, étoient leurs temps, celui des rapporteurs de vive voix ou par écrit, celui où le Roi écrivoit, s’il avoit à écrire lui-même. Au retour de ses promenades, il étoit une heure et plus dans ses cabinets, puis passoit chez Mme de Maintenon, et en chemin lui parloit encore qui vouloit.

A dix heures il étoit servi. Le maître d’hôtel en quartier, ayant son bâton, alloit avertir le capitaine des gardes en quartier dans l’antichambre de Mme de Maintenon, où, averti lui-même par un garde de l’heure, il venoit d’arriver. Il n’y avoit que les capitaines des gardes qui entrassent dans cette antichambre, qui étoit fort petite, entre la chambre où étoient le Roi et Mme de Maintenon, et une autre très petite antichambre pour les officiers, et le dessus public du degré, où le gros étoit. Le capitaine des gardes se montrait à l’entrée de la chambre, disant au Roi qu’il étoit servi, revenoit dans l’instant dans l’antichambre. Un quart d’heure après, le Roi venoit souper, toujours au grand couvert, et depuis l’antichambre de Mme de Maintenon jusqu’à sa table, lui parloit encore qui vouloit.

A son souper, toujours au grand couvert, avec la maison royale, c’est-à-dire uniquement les fils et filles de France et les petits-fils et petites-filles de France, étoient toujours grand nombre de courtisans, et de dames tant assises que debout, et la surveille des voyages de Marly toutes celles qui vouloient y aller; cela s’appeloit se présenter pour Marly. Les hommes demandoient le même jour le matin, en disant au Roi seulement: “Sire, Marly.” Les dernières années le Roi s’en importuna: un garçon bleu écrivoit dans la galerie les noms de ceux qui demandoient, et qui y alloient se faire écrire. Pour les dames, elles continuèrent toujours à se présenter.

Après souper, le Roi se tenoit quelques moments debout, le dos au balustre du pied de son lit, environné de toute la cour; puis, avec des révérences aux dames, passoit dans son cabinet, où en arrivant il donnoit l’ordre. Il y passoit un peu moins d’une heure avec ses enfants légitimes et bâtards, ses petits-enfants légitimes et bâtards, et leurs maris ou leurs femmes, tous dans un cabinet, le Roi dans un fauteuil, Monsieur dans un autre, qui dans le particulier vivoit avec le Roi en frère, Monseigneur debout ainsi que tous les autres princes, et les princesses sur des tabourets. Madame y fut admise après la mort de Madame la Dauphine. Ceux qui entroient par les derrières s’y trouvoient, et qu’on a nommés, et les valets intérieurs avec Chamarande, qui avoit été premier valet de chambre en survivance de son père, et qui étoit devenu depuis premier maître d’hôtel de Madame la Dauphine de Bavière, et lieutenant général distingué, fort à la mode dans le monde, et avec fort peu d’esprit un fort galant homme, et bien reçu partout.

Les dames d’honneur des princesses, et les dames du palais de jour, attendoient dans le cabinet du Conseil, qui précédoit celui où étoit le Roi à Versailles, et ailleurs. A Fontainebleau, où il n’y avoit qu’un grand cabinet, les dames des princesses qui étoient assises achevoient le cercle avec les princesses, au même niveau et sur mêmes tabourets; les autres dames étoient derrière, en liberté de demeurer debout, ou de s’asseoir par terre sans carreau, comme plusieurs faisoient. La conversation n’étoit guère que de chasse ou de quelque autre chose aussi indifférente.

Le Roi, voulant se retirer, alloit donner à manger à ses chiens, puis donnoit le bonsoir, passoit dans sa chambre à la ruelle de son lit, où il faisoit sa prière comme le matin, puis se déshabilloit. Il donnoit le bonsoir d’une inclination de tête, et tandis qu’on sortoit, il se tenoit debout au coin de la cheminée, où il donnoit l’ordre au colonel des gardes seul; puis commençoit le petit coucher, où restoient les grandes et secondes entrées ou brevets d’affaires. Cela étoit court. Ils ne sortoient que lorsqu’il se mettoit au lit. Ce moment en étoit un de lui parler pour ces privilégiés; alors tous sortoient quand ils en voyoient un attaquer le Roi, qui demeuroit seul avec lui.

Lorsque le Roi mourut, il y avoit dix ou douze ans que ce qui n’avoit point ces entrées ne demeuroit plus au coucher, depuis une longue attaque de goutte que le Roi avoit eue, en sorte qu’il n’y avoit plus de grand coucher, et que la cour étoit finie au sortir du souper. Alors le colonel des gardes prenoit l’ordre avec tous les autres, et les aumôniers de quartier, et le grand et le premier aumônier sortoient après la prière.

Les jours de médecine, qui revenoient tous les mois au plus loin, il la prenoit dans son lit, puis entendoit la messe, où il n’y avoit que les aumôniers et les entrées. Monseigneur et la maison royale venoient le voir un moment; puis M. du Maine, M. le comte de Toulouse, lequel y demeuroit peu, et Mme de Maintenon venoient l’entretenir. Il n’y avoit qu’eux et les valets intérieurs dans le cabinet, la porte ouverte. Mme de Maintenon s’asseyoit dans le fauteuil au chevet du lit. Monsieur s’y mettoit quelquefois, mais avant que Mme de Maintenon fût venue, et d’ordinaire après qu’elle étoit sortie; Monseigneur toujours debout, et les autres de la maison royale un moment. M. du Maine, qui y passoit toute la matinée, et qui étoit fort boiteux, se mettoit auprès du lit sur un tabouret, quand il n’y avoit personne que Mme de Maintenon et son frère. C’étoit où il tenoit le dé à les amuser tous deux, et où souvent il en faisoit de bonnes. Le Roi dînoit dans son lit, sur les trois heures, où tout le monde entroit, puis se levoit, et il n’y demeuroit que les entrées. Il passoit après dans son cabinet, où il tenoit conseil, et après il alloit à l’ordinaire chez Mme de Maintenon, et soupoit à dix heures au grand couvert.

Le Roi n’a de sa vie manqué la messe qu’une fois à l’armée, un jour de grande marche, ni aucun jour maigre, à moins de vraie et très rare incommodité. Quelques jours avant le carême, il tenoit un discours public à son lever, par lequel il témoignoit qu’il trouverait fort mauvais qu’on donnât à manger gras à personne, sous quelque prétexte que ce fût, et ordonnoit au grand prévôt d’y tenir la main, et de lui en rendre compte. Il ne vouloit pas non plus que ceux qui mangeoient gras mangeassent ensemble, ni autre chose que bouilli et rôti fort court, et personne n’osoit outre-passer ses défenses; car on s’en serait bientôt ressenti. Elles s’étendoient à Paris, où le lieutenant de police y veilloit et lui en rendoit compte. Il y avoit douze ou quinze ans qu’il ne faisoit plus de carême; d’abord quatre jours maigres, puis trois, et les quatre derniers de la semaine sainte. Alors son très petit couvert étoit fort retranché les jours qu’il faisoit gras; et le soir au grand couvert tout étoit collation[123], et le dimanche tout étoit en poisson; cinq ou six plats gras tout au plus, tant pour lui que pour ceux qui à sa table mangeoient gras. Le vendredi saint, grand couvert matin et soir, en légumes, sans aucun poisson, ni à pas une de ses tables.