Le marquis de Gesvres, depuis duc de Tresmes[116], prétendit que, le dîner commencé, M. de Bouillon arrivant ne lui pouvoit ôter le service, et fut condamné. J’ai vu M. de Bouillon arriver derrière le Roi au milieu du dîner, et M. de Beauvillier, qui servoit, lui vouloir donner le service, qu’il refusa poliment, et dit qu’il toussoit trop et étoit trop enrhumé. Ainsi il demeura derrière le fauteuil, et M. de Beauvillier continua le service, mais à son refus public. Le marquis de Gesvres avoit tort: le premier gentilhomme de la chambre n’a que le commandement dans la chambre, etc., et nul service; c’est le grand chambellan qui l’a tout entier, et nul commandement; ce n’est qu’en son absence que le premier gentilhomme de la chambre sert; mais si le premier gentilhomme de la chambre est absent, et qu’il n’y en ait aucun autre, ce n’est point le grand chambellan qui commande dans la chambre, c’est le premier valet de chambre.
J’ai vu, mais fort rarement, Monseigneur et Messeigneurs ses fils au petit couvert, debout, sans que jamais le Roi leur ait proposé un siège. J’y ai vu continuellement les princes du sang et les cardinaux tout du long. J’y ai vu assez souvent Monsieur, ou venant de Saint-Cloud voir le Roi, ou sortant du conseil de dépêches, le seul où il entroit. Il donnoit la serviette et demeuroit debout; un peu après, le Roi, voyant qu’il ne s’en alloit point, lui demandoit s’il ne vouloit point s’asseoir; il faisoit la révérence, et le Roi ordonnoit qu’on lui apportât un siège; on mettoit un tabouret derrière lui. Quelques moments après, le Roi lui disoit: “Mon frère, asseyez-vous donc.” Il faisoit la révérence, et s’asseoyoit jusqu’à la fin du dîner, qu’il présentoit la serviette. D’autrefois, quand il venoit de Saint-Cloud, le Roi en arrivant à table demandoit un couvert pour Monsieur, ou bien lui demandoit s’il ne vouloit pas dîner. S’il le refusoit, il s’en alloit un moment après sans qu’il fût question de siège; s’il l’acceptoit, le Roi demandoit un couvert pour lui. La table étoit carrée; il se mettoit à un bout, le dos au cabinet. Alors le grand chambellan, s’il servoit, ou le premier gentilhomme de la chambre, donnoit à boire et des assiettes à Monsieur, et prenoit de lui celles qu’il ôtoit, tout comme il faisoit au Roi; mais Monsieur recevoit tout ce service avec une politesse fort marquée. S’ils alloient à son lever, comme cela leur arrivoit quelquefois, ils ôtoient le service au premier gentilhomme de sa chambre, et le faisoient, dont Monsieur se montroit fort satisfait. Quand il étoit au dîner du Roi, il remplissoit et il égayoit fort la conversation. Là, quoique à table, il donnoit la serviette au Roi en s’y mettant et en sortant; et, en la rendant au grand chambellan, il y lavoit. Le Roi, d’ordinaire, parloit peu à son dîner, quoique par-ci par-là quelques mots, à moins qu’il n’y eût de ces seigneurs familiers avec qui il causoit un peu plus, ainsi qu’à son lever.
De grand couvert à dîner, cela étoit extrêmement rare: quelques grandes fêtes, ou à Fontainebleau quelquefois, quand la reine d’Angleterre y étoit. Aucune dame ne venoit au petit couvert; j’y ai seulement vu très rarement la maréchale de la Mothe[117], qui avoit conservé cela d’y avoir amené les enfants de France, dont elle avoit été gouvernante. Dès qu’elle y paroissoit, on lui apportoit un siège, et elle s’asseoyoit; car elle étoit duchesse à brevet.
Au sortir de table, le Roi rentroit tout de suite dans son cabinet. C’étoit là un des moments de lui parler, pour des gens distingués. Il s’arrêtoit à la porte un moment à écouter, puis il entroit, et très rarement l’y suivoit-on, jamais sans le lui demander, et c’est ce qu’on n’osoit guères. Alors il se mettoit avec celui qui le suivoit dans l’embrasure de la fenêtre la plus proche de la porte du cabinet, qui se fermoit aussitôt, et que l’homme qui parloit au Roi rouvroit lui-même pour sortir, en quittant le Roi. C’étoit encore le temps des bâtards et des valets intérieurs, quelquefois des bâtiments, qui attendoient dans les cabinets de derrière, excepté le premier médecin, qui étoit toujours au dîner, et qui suivoit dans les cabinets. C’étoit aussi le temps où Monseigneur se trouvoit quand il n’avoit pas vu le Roi le matin; il entroit et sortoit par la porte de la galerie.
Le Roi s’amusoit à donner à manger à ses chiens couchants, et avec eux plus ou moins, puis demandoit sa garde-robe, et changeoit devant le très peu de gens distingués qu’il plaisoit au premier gentilhomme de la chambre d’y laisser entrer, et tout de suite le Roi sortoit par derrière et par son petit degré dans la cour de Marbre pour monter en carrosse; depuis le bas de ce degré jusqu’à son carrosse, lui parloit qui vouloit, et de même en revenant.
Le Roi aimoit extrêmement l’air, et quand il en étoit privé, sa santé en souffroit par des maux de tête et par des vapeurs, que lui avoit causés un grand usage de parfums autrefois, tellement qu’il y avoit bien des années, que, excepté l’odeur de la fleur d’orange, il n’en pouvoit souffrir aucune, et qu’il falloit être fort en garde de n’en avoir point, pour peu qu’on eût à l’approcher.
Comme il étoit peu sensible au froid et au chaud, même à la pluie, il n’y avoit que des temps extrêmes qui l’empêchassent de sortir tous les jours. Ces sorties n’avoient que trois objets: courre le cerf, au moins une fois la semaine, et souvent plusieurs, à Marly et à Fontainebleau, avec ses meutes et quelques autres; tirer dans ses parcs, et homme en France ne tiroit si juste, si adroitement, ni de si bonne grâce, et il y alloit aussi une ou deux fois la semaine, surtout les dimanches et les fêtes qu’il ne vouloit point de grandes chasses, et qu’il n’avoit point d’ouvriers; les autres jours voir travailler et se promener dans ses jardins et ses bâtiments; quelquefois des promenades avec des dames, et la collation pour elles, dans la forêt de Marly et dans celle de Fontainebleau; et dans ce dernier lieu, des promenades avec toute la cour autour du canal, qui étoit un spectacle magnifique, où quelques courtisans se trouvoient à cheval. Aucuns ne le suivoient en ses autres promenades que ceux qui étoient en charges principales qui approchoient le plus de sa personne, excepté lorsque, assez rarement, il se promenoit dans ses jardins de Versailles, où lui seul étoit couvert, ou dans ceux de Trianon, lorsqu’il y couchoit et qu’il y étoit pour quelques jours, non quand il y alloit de Versailles s’y promener et revenir après. A Marly de même; mais s’il y demeuroit, tout ce qui étoit du voyage avoit toute liberté de l’y suivre dans les jardins, l’y joindre, l’y laisser, en un mot, comme ils vouloient.
Ce lieu avoit encore un privilège qui n’étoit pour nul autre; c’est qu’en sortant du château, le Roi disoit tout haut: Le chapeau, Messieurs; et aussitôt courtisans, officiers des gardes du corps, gens des bâtiments se couvroient tous, en avant, en arrière, à côté de lui, et il auroit trouvé mauvais si quelqu’un eût non-seulement manqué, mais différé à mettre son chapeau, et cela duroit toute la promenade, c’est-à-dire quelquefois quatre et cinq heures en été, ou en d’autres saisons, quand il mangeoit de bonne heure à Versailles pour s’aller promener à Marly, et n’y point coucher.
La chasse du cerf étoit plus étendue. Y alloit à Fontainebleau qui vouloit; ailleurs, il n’y avoit que ceux qui en avoient obtenu la permission une fois pour toutes, et ceux qui en avoient obtenu le justaucorps, qui étoit uniforme, bleu, avec des galons, un d’argent entre deux d’or, doublé de rouge. Il y en avoit un assez grand nombre, mais jamais qu’une partie à la fois, que le hasard rassembloit. Le Roi aimoit à y avoir une certaine quantité, mais le trop l’importunoit, et troubloit la chasse. Il se plaisoit qu’on l’aimât, mais il ne vouloit pas qu’on y allât sans l’aimer; il trouvoit cela ridicule, et ne savoit aucun mauvais gré à ceux qui n’y alloient jamais.
Il en étoit de même du jeu, qu’il vouloit gros et continuel dans le salon de Marly pour le lansquenet, et force tables d’autres jeux par tout le salon. Il s’amusoit volontiers à Fontainebleau, les jours de mauvais temps, à voir jouer les grands joueurs à la paume, où il avoit excellé autrefois[118], et à Marly très souvent, à voir jouer au mail[119], où il avoit aussi été fort adroit.