Je ne parlerai point de la manière de vivre du Roi quand il s’est trouvé dans ses armées; ses heures y étoient déterminées par ce qui se présentoit à faire, en tenant néanmoins régulièrement ses conseils; je dirai seulement qu’il n’y mangeoit soir et matin qu’avec des gens d’une qualité à pouvoir avoir cet honneur. Quand on y pouvoit prétendre, on le faisoit demander au Roi par le premier gentilhomme de la chambre en service. Il rendoit la réponse, et dès le lendemain, si elle étoit favorable, on se présentoit au Roi lorsqu’il alloit dîner, qui vous disoit: “Monsieur, mettez-vous à table.” Cela fait, c’étoit pour toujours, et on avoit après l’honneur d’y manger quand on vouloit, avec discrétion. Les grades militaires, même d’ancien lieutenant général, ne suffisoient pas. On a vu que M. de Vauban, lieutenant général si distingué depuis tant d’années, y mangea pour la première fois à la fin du siège de Namur, et qu’il fut comblé de cette distinction; comme aussi les colonels de qualité distinguée y étoient admis sans difficulté. Le Roi fit le même honneur à Namur à l’abbé de Grancey[108], qui s’exposoit partout à confesser les blessés et à encourager les troupes. C’est l’unique abbé qui ait eu cet honneur. Tout le clergé en fut toujours exclu, excepté les cardinaux et les évêques-pairs, ou les ecclésiastiques ayant rang de prince étranger. Le cardinal de Coislin[109], avant d’avoir la pourpre, étant évêque d’Orléans, premier aumônier et suivant le Roi en toutes ses campagnes, et l’archevêque de Reims, qui suivoit le Roi comme maître de sa chapelle, y voyoit manger le duc et le chevalier de Coislin, ses frères, sans y avoir jamais prétendu. Nul officier des gardes du corps n’y a mangé non plus, quelque préférence que le Roi eût pour ce corps, que le seul marquis d’Urfé[110] par une distinction unique, je ne sais qui la lui valut en ces temps reculés de moi; et du régiment des gardes, jamais que le seul colonel, ainsi que les capitaines des gardes du corps.

A ces repas tout le monde étoit couvert; c’eût été un manque de respect dont on vous auroit averti sur-le-champ de n’avoir pas son chapeau sur sa tête; Monseigneur même l’avoit: le Roi seul étoit découvert. On se découvroit quand le Roi vous parloit, ou pour parler à lui, et on se contentoit de mettre la main au chapeau pour ceux qui venoient faire leur cour le repas commencé, et qui étoient de qualité à avoir pu se mettre à table. On se découvroit aussi pour parler à Monseigneur et à Monsieur, ou quand ils vous parloient. S’il y avoit des princes du sang, on mettoit seulement la main au chapeau pour leur parler ou s’ils vous parloient. Voilà ce que j’ai vu au siège de Namur, et ce que j’ai su de toute la cour. Les places qui approchoient du Roi se laissoient aussi aux titres, et après aux grades; si on en avoit laissé qui ne s’en remplissent pas, on se rapprochoit. Quoique à l’armée, les maréchaux de France n’y avoient point de préférence sur les ducs, et ceux-ci, et les princes étrangers, ou qui en avoient rang, se plaçoient les uns avec les autres comme ils se rencontroient, sans affectation. Mais duc, prince ou maréchal de France, si le hasard faisoit qu’ils n’eussent pas encore mangé avec le Roi, il falloit s’adresser au premier gentilhomme de la chambre. On juge bien que cela ne faisoit pas de difficulté. Il n’y avoit là-dessus que les princes du sang exceptés. Le Roi seul avoit un fauteuil; Monseigneur même, et tout ce qui étoit à table, avoient des sièges à dos de maroquin noir, qui se pouvoient briser pour les voiturer, qu’on appeloit des perroquets. Ailleurs qu’à l’armée, le Roi n’a jamais mangé avec aucun homme, en quelque cas que ç’ait été, non pas même avec aucun prince du sang, qui n’y ont mangé qu’à des festins de leurs noces, quand le Roi les a voulu faire, comme on en a vu le oui et le non en leurs temps. Revenons maintenant à la cour.

A huit heures, le premier valet de chambre en quartier, qui avoit couché seul dans la chambre du Roi, et qui s’étoit habillé, l’éveilloit. Le premier médecin, le premier chirurgien, et sa nourrice tant qu’elle a vécu, entroient en même temps. Elle alloit le baiser, les autres le frottoient, et souvent lui changeoient de chemise, parce qu’il étoit sujet à suer. Au quart, on appeloit le grand chambellan, en son absence le premier gentilhomme de la chambre d’année, avec eux les grandes entrées. L’un de ces deux ouvroit le rideau qui étoit refermé, et présentoit l’eau bénite du bénitier du chevet du lit. Ces Messieurs étoient là un moment, et c’en étoit un de parler au Roi s’ils avoient quelque chose à lui dire ou à lui demander, et alors les autres s’éloignoient; quand aucun d’eux n’avoit à parler, comme d’ordinaire, ils n’étoient là que quelques moments. Celui qui avoit ouvert le rideau et présenté l’eau bénite présentoit le livre de l’office du Saint-Esprit, puis passoient tous dans le cabinet du Conseil. Cet office fort court dit, le Roi appeloit; ils rentroient. Le même lui donnoit sa robe de chambre, et ce pendant les secondes entrées ou brevets d’affaires entroient; peu de moments après, la chambre; aussitôt, ce qui étoit là de distingué, puis tout le monde, qui trouvoit le Roi se chaussant; car il se faisoit presque tout lui-même, avec adresse et grâce. On lui voyoit faire la barbe de deux jours l’un, et il avoit une petite perruque courte, sans jamais en aucun temps, même au lit, les jours de médecine, paroître autrement en public. Souvent il parloit de chasse, et quelquefois quelque mot à quelqu’un. Point de toilette à portée de lui; on lui tenoit seulement un miroir.

Dès qu’il étoit habillé, il alloit prier Dieu à la ruelle de son lit, où tout ce qu’il y avoit de clergé se mettoit à genoux, les cardinaux sans carreau; tous les laïques demeuroient debout, et le capitaine des gardes venoit au balustre pendant la prière, d’où le Roi passoit dans son cabinet.

Il y trouvoit ou y étoit suivi de tout ce qui avoit cette entrée, qui étoit fort étendue par les charges, qui l’avoient toutes. Il y donnoit l’ordre à chacun pour la journée; ainsi on savoit, à un demi-quart d’heure près, tout ce que le Roi devoit faire. Tout ce monde sortoit ensuite. Il ne demeuroit que les bâtards, MM. de Montchevreuil[111] et d’O[112], comme ayant été leurs gouverneurs, Mansart[113], et après lui d’Antin[114], qui tous entroient, non par la chambre mais par les derrières, et les valets intérieurs. C’étoit là leur bon temps aux uns et aux autres, et celui de raisonner sur les plans des jardins et des bâtiments, et cela duroit plus ou moins, selon que le Roi avoit affaire.

Toute la cour attendoit cependant dans la galerie, le capitaine des gardes seul dans la chambre, assis à la porte du cabinet, qu’on avertissoit quand le Roi vouloit aller à la messe, et qui alors entroit dans le cabinet. A Marly, la cour attendoit dans le salon; à Trianon, dans les pièces de devant, comme à Meudon; à Fontainebleau, on demeuroit dans la chambre et l’antichambre.

Cet entre-temps étoit celui des audiences, quand le Roi en accordoit, ou qu’il vouloit parler à quelqu’un, et des audiences secrètes des ministres étrangers, en présence de Torcy. Elles n’étoient appelées secrètes que pour les distinguer de celles qui se donnoient sans cérémonie à la ruelle du lit, au sortir de la prière, qu’on appeloit particulières, où celles de cérémonie se donnoient aussi aux ambassadeurs.

Le Roi alloit à la messe, où sa musique chantoit toujours un motet. Il n’alloit en bas qu’aux grandes fêtes, ou pour des cérémonies. Allant et revenant de la messe, chacun lui parloit qui vouloit, après l’avoir dit au capitaine des gardes si ce n’étoit gens distingués, et il y alloit, et rentroit par la porte des cabinets dans la galerie. Pendant la messe, les ministres étoient avertis, et s’assembloient dans la chambre du Roi, où les gens distingués pouvoient aller leur parler ou causer avec eux. Le Roi s’amusoit peu au retour de la messe, et demandoit presque aussitôt le conseil. Alors la matinée étoit finie.

Le dimanche il y avoit conseil d’État[115], et souvent les lundis; les mardis, conseil de finance; les mercredis, conseil d’État; les samedis, conseil de finances. Il étoit rare qu’il y en eût deux par jour, et qu’il s’en tînt les jeudis ni les vendredis. Une ou deux fois le mois, il y avoit un lundi matin conseil de dépêches; mais les ordres que les secrétaires d’État prenoient tous les matins, entre le lever et la messe, abrégeoient et diminuoient fort ces sortes d’affaires. Tous les ministres étoient assis en rang entre eux, après le chancelier et le duc de Beauvillier, et le maréchal de Villeroy, et qui succéda au duc de Beauvillier, excepté au conseil de dépêches, où tous étoient debout, tout du long, excepté les fils de France quand il y en avoit, le chancelier et le duc de Beauvillier. Rarement, pour des affaires extraordinaires évoquées, et vues dans un bureau de conseillers d’État, ces mêmes conseillers d’État venoient à un conseil donné exprès de finance ou de dépêche, mais où on ne parloit que de cette seule affaire. Alors tous étoient assis, et les conseillers d’État y coupoient les secrétaires d’État et le contrôleur général, suivant leur ancienneté de conseiller d’État entre eux, et un maître des requêtes rapportoit debout, lui et les conseillers d’État en robes. Le jeudi matin étoit presque toujours vuide. C’étoit le temps des audiences que le Roi vouloit donner, et le plus souvent des audiences inconnues, par les derrières; c’étoit aussi le grand jour des bâtards, des bâtiments, des valets intérieurs, parce que le Roi n’avoit rien à faire. Le vendredi après la messe étoit le temps du confesseur, qui n’étoit borné par rien, et qui pouvoit durer jusqu’au dîner. A Fontainebleau, ces matins-là qu’il n’y avoit point de conseil, le Roi passoit très ordinairement de la messe chez Mme de Maintenon; et de même à Trianon et à Marly, quand elle n’étoit pas allée dès le matin à Saint-Cyr. C’étoit le temps de leur tête-à-tête sans ministre et sans interruption, et à Fontainebleau jusqu’à dîner. Souvent, les jours qu’il n’y avoit pas de conseil, le dîner étoit avancé plus ou moins pour la chasse ou la promenade. L’heure ordinaire étoit une heure; si le Conseil duroit encore, le dîner attendoit, et on n’avertissoit point le Roi. Après le conseil de finance, Desmarets restoit souvent seul à travailler avec le Roi.

Le dîner étoit toujours au petit couvert, c’est-à-dire seul dans sa chambre, sur une table carrée vis-à-vis la fenêtre du milieu. Il étoit plus ou moins abondant; car il ordonnoit le matin petit couvert ou très petit couvert; mais ce dernier étoit toujours de beaucoup de plats et de trois services sans le fruit. La table entrée, les principaux courtisans entroient, puis tout ce qui étoit connu, et le premier gentilhomme de la chambre en année alloit avertir le Roi. Il le servoit si le grand chambellan n’y étoit pas.