Le dernier grand acte de cette scène fut l’image d’une bataille entre la première et la seconde ligne entières, l’une contre l’autre. M. Rosen[152], le premier des lieutenants généraux du camp, la commanda ce jour-là contre le maréchal de Boufflers, auprès duquel étoit Mgr le duc de Bourgogne comme le général. Le Roi, Mme la duchesse de Bourgogne, les princes, les dames, toute la cour et un monde de curieux assistèrent à ce spectacle, le Roi et tous les hommes à cheval, les dames en carrosse. L’exécution en fut parfaite en toutes ses parties et dura longtemps. Mais quand ce fut à la seconde ligne à ployer et à faire retraite, Rosen ne s’y pouvoit résoudre, et c’est ce qui allongea fort l’action. M. de Boufflers lui manda plusieurs fois, de la part de Mgr le duc de Bourgogne, qu’il étoit temps. Rosen entroit en colère, et n’obéissoit point. Le Roi en rit fort, qui avoit tout réglé, et qui voyoit aller et venir les aides de camp et la longueur de tout ce manège, et dit: “Rosen n’aime point à faire le personnage de battu.” A la fin il lui manda lui-même de finir et de se retirer. Rosen obéit, mais fort mal volontiers, et brusqua un peu le porteur d’ordre. Ce fut la conversation du retour et de tout le soir.

Enfin, après des attaques de retranchements, et toutes sortes d’images de ce qui se fait à la guerre, et des revues infinies, le Roi partit de Compiègne le lundi 22 septembre, et s’en alla avec sa même carrossée à Chantilly, y demeura le mardi, et arriva le mercredi à Versailles, avec autant de joie de toutes les dames qu’elles avoient eu d’empressement à être du voyage: elles ne mangèrent point avec le Roi à Compiègne, et y virent Mme la duchesse de Bourgogne aussi peu qu’à Versailles; il falloit aller au camp tous les jours, et la fatigue leur parut plus grande que le plaisir, et encore plus que la distinction qu’elles s’en étoient proposée. Le Roi, extrêmement content de la beauté des troupes, qui toutes avoient habillé, et avec tous les ornements que leurs chefs avoient pu imaginer, fit donner en partant six cents francs de gratification à chaque capitaine de cavalerie et de dragons, et trois cents francs à chaque capitaine d’infanterie; il en fit donner autant aux majors de tous les régiments, et distribua quelques grâces dans sa maison. Il fit au maréchal de Boufflers un présent de cent mille francs. Tout cela ensemble coûta beaucoup; mais, pour chacun, ce fut une goutte d’eau. Il n’y eut point de régiment qui n’en fût ruiné pour bien des années, corps et officiers, et, pour le maréchal de Boufflers, je laisse à penser ce que ce fut que cent mille francs à la magnificence, incroyable à qui l’a vue, dont il épouvanta toute l’Europe par les relations des étrangers qui en furent témoins, et qui, tous les jours, n’en pouvoient croire leurs yeux.

VI
THE DEATH OF MONSEIGNEUR[153]

Ce prince, allant, comme je l’ai dit, à Meudon[154] le lendemain des fêtes de Pâques, rencontra à Chaville un prêtre qui portoit Notre-Seigneur à un malade, et mit pied à terre pour l’adorer à genoux avec Mme la duchesse de Bourgogne. Il demanda à quel malade on le portoit: il apprit que ce malade avoit la petite vérole. Il y en avoit partout quantité. Il ne l’avoit eue que légère, volante, et enfant; il la craignoit fort. Il en fut frappé, et dit le soir à Boudin, son premier médecin, qu’il ne seroit pas surpris s’il l’avoit. La journée s’étoit cependant passée tout à fait à l’ordinaire.

Il se leva le lendemain jeudi 9, pour aller courre le loup; mais en s’habillant il lui prit une foiblesse qui le fit tomber dans sa chaise. Boudin le fit remettre au lit. Toute la journée fut effrayante par l’état du pouls. Le Roi, qui en fut foiblement averti par Fagon[155], crut que ce n’étoit rien, et s’alla promener à Marly après son dîner, où il eut plusieurs fois des nouvelles de Meudon. Mgr et Mme la duchesse de Bourgogne y dînèrent, et ne voulurent pas quitter Monseigneur d’un moment. La princesse ajouta aux devoirs de belle-fille toutes les grâces qui étoient en elle, et présenta tout de sa main à Monseigneur. Le cœur ne pouvoit pas être troublé de ce que l’esprit lui faisoit envisager comme possible; mais les soins et l’empressement n’en furent pas moins marqués, sans air d’affectation ni de comédie. Mgr le duc de Bourgogne, tout simple, tout saint, tout plein de ses devoirs, les remplit outre mesure; et quoique il y eût déjà un grand soupçon de petite vérole, et que ce prince ne l’eût jamais eue, ils ne voulurent pas s’éloigner un moment de Monseigneur, et ne le quittèrent que pour le souper du Roi.

A leur récit, le Roi envoya le lendemain matin, vendredi 10, des ordres si précis à Meudon qu’il apprit à son réveil le grand péril où on trouvoit Monseigneur. Il avoit dit la veille, en revenant de Marly, qu’il iroit le lendemain matin à Meudon, pour y demeurer pendant toute la maladie de Monseigneur, de quelque nature qu’elle pût être; et en effet il s’y en alla au sortir de la messe. En partant, il défendit à ses enfants d’y aller; il le défendit en général à quiconque n’avoit pas eu la petite vérole, avec une réflexion de bonté, et permit à tous ceux qui l’avoient eue de lui faire leur cour à Meudon, ou de n’y aller pas, suivant le degré de leur peur ou de leur convenance.

Du Mont[156] renvoya plusieurs de ceux qui étoient de ce voyage de Meudon, pour y loger la suite du Roi, qu’il borna à son service le plus étroit, et à ses ministres, excepté le Chancelier, qui n’y coucha pas, pour y travailler avec eux. Madame la Duchesse[157] et Mme la princesse de Conti[158], chacune uniquement avec sa dame d’honneur, Mlle de Lislebonne, Mme d’Espinoy et Mlle de Melun[159], comme si particulièrement attachées à Monseigneur, et Mlle de Bouillon, parce qu’elle ne quittoit point son père, qui suivit comme grand chambellan[160], y avoient devancé le Roi, et furent les seules dames qui y demeurèrent, et qui mangèrent les soirs avec le Roi, qui dîna seul comme à Marly. Je ne parle point de Mlle Choin[161], qui y dîna dès le mercredi, ni de Mme de Maintenon, qui vint trouver le Roi après dîner avec Mme la duchesse de Bourgogne. Le Roi ne voulut point qu’elle approchât de l’appartement de Monseigneur, et la renvoya assez promptement. C’est où en étoient les choses lorsque Mme de Saint-Simon m’envoya le courrier, les médecins souhaitant la petite vérole, dont on étoit persuadé, quoique elle ne fût pas encore déclarée.

Je continuerai à parler de moi avec la même vérité dont [je] traite les autres et les choses, avec toute l’exactitude qui m’est possible. A la situation où j’étois à l’égard de Monseigneur et de son intime cour, on sentira aisément quelle impression je reçus de cette nouvelle[162]: je compris, par ce qui m’étoit mandé de l’état de Monseigneur, que la chose en bien ou en mal seroit promptement décidée; je me trouvois fort à mon aise à la Ferté[163]: je résolus d’y attendre des nouvelles de la journée; je renvoyai un courrier à Mme de Saint-Simon, et je lui en demandai un pour le lendemain. Je passai la journée dans un mouvement vague et de flux et de reflux qui gagne et qui perd du terrain, tenant l’homme et le chrétien en garde contre l’homme et le courtisan, avec cette foule de choses et d’objets qui se présentoient à moi dans une conjoncture si critique, qui me faisoit entrevoir une délivrance inespérée, subite, sous les plus agréables apparences pour les suites.

Le courrier que j’attendois impatiemment arriva le lendemain, dimanche de Quasimodo[164], de bonne heure dans l’après-dînée. J’appris par lui que la petite vérole étoit déclarée, et alloit aussi bien qu’on le pouvoit souhaiter, et je le crus d’autant mieux que j’appris que la veille, qui étoit celle du dimanche de Quasimodo, Mme de Maintenon, qui à Meudon ne sortoit point de sa chambre, et qui y avoit Mme de Dangeau[165] pour toute compagnie, avec qui elle mangeoit, étoit allée dès le matin à Versailles, y avoit dîné chez Mme de Caylus[166], où elle avoit vu Mme la duchesse de Bourgogne, et n’étoit pas retournée de fort bonne heure à Meudon.

Je crus Monseigneur sauvé, et voulus demeurer chez moi; néanmoins je crus conseil, comme j’ai fait toute ma vie, et m’en suis toujours bien trouvé: je donnai ordre à regret pour mon départ le lendemain, qui étoit celui de la Quasimodo, 13 avril, et je partis en effet de bon matin. Arrivant à la Queue, à quatorze lieues de la Ferté et à six de Versailles, un financier qui s’appeloit la Fontaine, et que je connoissois fort pour l’avoir vu toute ma vie à la Ferté, chargé de Senonches et des autres biens de feu Monsieur le Prince de ce voisinage, aborda ma chaise comme je relayois; il venoit de Paris et de Versailles, où il avoit vu des gens de Madame la Duchesse: il me dit Monseigneur le mieux du monde, et avec des détails qui le faisoient compter hors de danger. J’arrivai à Versailles rempli de cette opinion, qui me fut confirmée par Mme de Saint-Simon et tout ce que je vis de gens, en sorte qu’on ne craignoit plus que par la nature traîtresse de cette sorte de maladie dans un homme de cinquante ans fort épais.