Le Roi tenoit son Conseil et travailloit le soir avec ses ministres, comme à l’ordinaire. Il voyoit Monseigneur les matins et les soirs, et plusieurs fois l’après-dînée, et toujours longtemps dans la ruelle de son lit. Ce lundi que j’arrivai, il avoit dîné de bonne heure, et s’étoit allé promener à Marly, où Mme la duchesse de Bourgogne l’alla trouver. Il vit en passant au bord des jardins de Versailles Messeigneurs ses petits-fils, qui étoient venus l’y attendre, mais qu’il ne laissa pas approcher, et leur cria bonjour. Mme la duchesse de Bourgogne avoit eu la petite vérole; mais il n’y paroissoit point.

Le Roi ne se plaisoit que dans ses maisons, et n’aimoit point à être ailleurs. C’est par ce goût que ses voyages à Meudon étoient rares et courts, et de pure complaisance. Mme de Maintenon s’y trouvoit encore plus déplacée. Quoique sa chambre fût partout un sanctuaire où il n’entroit que des femmes de la plus étroite privance, il lui falloit partout une autre retraite entièrement inaccessible, sinon à Mme la duchesse de Bourgogne, encore pour des instants, et seule. Ainsi, elle avoit Saint-Cyr pour Versailles et pour Marly, et à Marly encore ce Repos dont j’ai parlé ailleurs; à Fontainebleau sa maison à la ville. Voyant donc Monseigneur si bien, et conséquemment un long séjour à Meudon, les tapissiers du Roi eurent ordre de meubler Chaville, maison du feu chancelier le Tellier, que Monseigneur avait achetée et mise dans le parc de Meudon; et ce fut à Chaville où Mme de Maintenon destina ses retraites pendant la journée.

Le Roi avoit commandé la revue des gens d’armes et des chevau-légers pour le mercredi: tellement que tout sembloit aller à souhait. J’écrivis en arrivant à Versailles à M. de Beauvillier[167], à Meudon, pour le prier de dire au Roi que j’étois revenu sur la maladie de Monseigneur, et que je serois allé à Meudon, si, n’ayant pas eu la petite vérole, je ne me trouvois dans le cas de la défense. Il s’en acquitta, me manda que mon retour avoit été fort à propos, et me réitéra de la part du Roi la défense d’aller à Meudon, tant pour moi que pour Mme de Saint-Simon, qui n’avoit point eu non plus la petite vérole. Cette défense particulière ne m’affligea point du tout. Mme la duchesse de Berry, qui l’avoit eue, n’eut point le privilège de voir le Roi, comme Mme la duchesse de Bourgogne: leurs deux époux ne l’avoient point eue. La même raison exclut M. le duc d’Orléans de voir le Roi; mais Mme la duchesse d’Orléans, qui n’étoit pas dans le même cas, eut permission de l’aller voir, dont elle usa pourtant fort sobrement. Madame ne le vit point, quoique il n’y eût point pour elle de raison d’exclusion, qui, excepté les deux fils de France, par juste crainte pour eux, ne s’étendit dans la famille royale que selon le goût du Roi.

Meudon, pris en soi, avoit aussi ses contrastes: la Choin y étoit dans son grenier; Madame la Duchesse, Mlle de Lislebonne et Mme d’Espinoy ne bougeoient de la chambre de Monseigneur, et la recluse n’y entroit que lorsque le Roi n’y étoit pas, et que Mme la princesse de Conti, qui y étoit aussi fort assidue, étoit retirée. Cette princesse sentit bien qu’elle contraindrait cruellement Monseigneur, si elle ne le mettoit en liberté là-dessus, et elle le fit de fort bonne grâce: dès le matin du jour que le Roi arriva, et elle y avoit déjà couché, elle dit à Monseigneur qu’il y avoit longtemps qu’elle n’ignorait pas ce qui étoit dans Meudon, qu’elle n’avoit pu vivre hors de ce château dans l’inquiétude où elle étoit, mais qu’il n’étoit pas juste que son amitié fût importune; qu’elle le prioit d’en user très librement, de la renvoyer toutes les fois que cela lui conviendrait, et qu’elle auroit soin, de son côté, de n’entrer jamais dans sa chambre sans savoir si elle pouvoit le voir sans l’embarrasser. Ce compliment plut infiniment à Monseigneur. La princesse fut en effet fidèle à cette conduite, et docile aux avis de Madame la Duchesse et des deux Lorraines pour sortir quand il étoit à propos, sans air de chagrin ni de contrainte, et revenoit après, quand cela se pouvoit, sans la plus légère humeur, en quoi elle mérita de vraies louanges.

C’étoit Mlle Choin dont il étoit question, qui figurait à Meudon, avec le P. Tellier[168], d’une façon tout à fait étrange. Tous deux incognito, relégués chacun dans leur grenier, servis seuls chacun dans leur chambre, vus des seuls indispensables, et sus pourtant de chacun, avec cette différence que la demoiselle voyoit Monseigneur nuit et jour, sans mettre le pied ailleurs, et que le confesseur alloit chez le Roi et partout, excepté dans l’appartement de Monseigneur ni dans tout ce qui en approchoit. Mme d’Espinoy portoit et rapportoit les compliments entre Mme de Maintenon et Mlle Choin. Le Roi ne la vit point. Il croyoit que Mme de Maintenon l’avoit vue: il le lui demanda un peu sur le tard; il sut que non, et il ne l’approuva pas. Là-dessus Mme de Maintenon chargea Mme d’Espinoy d’en faire ses excuses à Mlle Choin, et de lui dire qu’elle espéroit qu’elles se verraient: compliment bizarre d’une chambre à l’autre, sous le même toit. Elles ne se virent jamais depuis.

Versailles présentoit une autre scène: Mgr et Mme la duchesse de Bourgogne y tenoient ouvertement la cour, et cette cour ressembloit à la première pointe de l’aurore. Toute la cour étoit là rassemblée; tout Paris y abondoit, et comme la discrétion et la précaution ne furent jamais françoises, tout Meudon y venoit, et on en croyoit les gens sur leur parole de n’être pas entrés chez Monseigneur ce jour-là. Lever et coucher, dîner et souper avec les dames, conversations publiques après les repas, promenades, étoient les heures de faire sa cour, et les appartements ne pouvoient contenir la foule; courriers à tous quarts d’heure, qui rappeloient l’attention aux nouvelles de Monseigneur, cours de maladie à souhait, et facilité extrême d’espérance et de confiance; desir et empressement de tous de plaire à la nouvelle cour; majesté et gravité gaie dans le jeune prince et la jeune princesse, accueil obligeant à tous, attention continuelle à parler à chacun, et complaisance dans cette foule, satisfaction réciproque; duc et duchesse de Berry à peu près nuls. De cette sorte s’écoulèrent cinq jours, chacun pensant sans cesse aux futurs contingents, tâchant d’avance de s’accommoder à tout événement.

Le mardi 14 avril, lendemain de mon retour de la Ferté à Versailles, le Roi, qui, comme j’ai dit, s’ennuyoit à Meudon, donna à l’ordinaire conseil des finances le matin, et, contre sa coutume, conseil de dépêches l’après-dînée, pour en remplir le vide. J’allai voir le Chancelier à son retour de ce dernier conseil, et je m’informai beaucoup à lui de l’état de Monseigneur. Il me l’assura bon, et me dit que Fagon lui avoit dit ces mêmes mots: que les choses alloient selon leurs souhaits, et au delà de leurs espérances. Le Chancelier me parut dans une grande confiance, et j’y ajoutai foi d’autant plus aisément qu’il étoit extrêmement bien avec Monseigneur, et qu’il ne bannissoit pas toute crainte, mais sans en avoir d’autre que celle de la nature propre à cette sorte de maladie.

Les harengères de Paris, amies fidèles de Monseigneur, qui s’étoient déjà signalées à cette forte indigestion qui fut prise pour apoplexie, donnèrent ici le second tome de leur zèle. Ce même matin, elles arrivèrent en plusieurs carrosses de louage à Meudon. Monseigneur les voulut voir: elles se jetèrent au pied de son lit, qu’elles baisèrent plusieurs fois, et ravies d’apprendre de si bonnes nouvelles, elles s’écrièrent dans leur joie qu’elles alloient réjouir tout Paris et faire chanter le Te Deum. Monseigneur, qui n’étoit pas insensible à ces marques d’amour du peuple, leur dit qu’il n’étoit pas encore temps, et après les avoir remerciées, il ordonna qu’on leur fît voir sa maison, qu’on les traitât à dîner, et qu’on les renvoyât avec de l’argent.

Revenant chez moi, de chez le Chancelier, par les cours, je vis Mme la duchesse d’Orléans se promenant sur la terrasse de l’aile Neuve, qui m’appela, et que je ne fis semblant de voir ni d’entendre, parce que la Montauban étoit avec elle, et je gagnai mon appartement l’esprit fort rempli de ces bonnes nouvelles de Meudon. Ce logement étoit dans la galerie haute de l’aile Neuve, qu’il n’y avoit presque qu’à traverser pour être dans l’appartement de M. et de Mme la duchesse de Berry, qui ce soir-là devoient donner à souper chez eux à M. et à Mme la duchesse d’Orléans et à quelques dames, dont Mme de Saint-Simon se dispensa sur ce qu’elle avoit été un peu incommodée.

Il y avoit peu que j’étois dans mon cabinet seul avec Coëttenfao, qu’on m’annonça Mme la duchesse d’Orléans, qui venoit causer en attendant l’heure du souper. J’allai la recevoir dans l’appartement de Mme de Saint-Simon, qui étoit sortie, et qui revint bientôt après se mettre en tiers avec nous. La princesse et moi étions, comme on dit, gros de nous voir et de nous entretenir dans cette conjoncture, sur laquelle elle et moi nous pensions si pareillement. Il n’y avoit guère qu’une heure qu’elle étoit revenue de Meudon, où elle avoit vu le Roi, et il en étoit alors huit du soir de ce même mardi 14 avril.