Elle me dit la même expression dont Fagon s’étoit servi, que j’avois apprise du Chancelier; elle me rendit la confiance qui régnoit dans Meudon; elle me vanta les soins et la capacité des médecins, qui ne négligeoient pas jusqu’aux plus petits remèdes qu’ils ont coutume de mépriser le plus; elle nous en exagéra le succès; et pour en parler franchement et en avouer la honte, elle et moi nous lamentâmes ensemble de voir Monseigneur échapper, à son âge et à sa graisse, d’un mal si dangereux. Elle réfléchissoit tristement, mais avec ce sel et ces tons à la Mortemart[169], qu’après une dépuration de cette sorte il ne restoit plus la moindre pauvre petite espérance aux apoplexies, que celle des indigestions étoit ruinée sans ressource depuis la peur que Monseigneur en avoit prise et l’empire qu’il avoit donné sur sa santé aux médecins; et nous conclûmes plus que langoureusement qu’il falloit désormais compter que ce prince vivroit et régneroit longtemps: de là, des raisonnements sans fin sur les funestes accompagnements de son règne, sur la vanité des apparences les mieux fondées d’une vie qui promettoit si peu, et qui trouvoit son salut et sa durée au sein du péril et de la mort. En un mot, nous nous lâchâmes, non sans quelque scrupule qui interrompoit de fois à autre cette rare conversation, mais qu’avec un tour languissamment plaisant elle ramenoit toujours à son point. Mme de Saint-Simon, tout dévotement, enrayoit tant qu’elle pouvoit ces propos étranges; mais l’enrayure cassoit, et entretenoit ainsi un combat très singulier entre la liberté des sentiments humainement pour nous très raisonnables, mais qui ne laissoit pas de nous faire sentir qu'ils n’étoient pas selon la religion.
Deux heures s’écoulèrent de la sorte entre nous trois, qui nous parurent courtes, mais que l’heure du souper termina. Mme la duchesse d’Orléans s’en alla chez Madame sa fille, et nous passâmes dans ma chambre, où bonne compagnie s’étoit cependant assemblée, qui soupa avec nous.
Tandis qu’on étoit si tranquille à Versailles, et même à Meudon, tout y changeoit de face. Le Roi avoit vu Monseigneur plusieurs fois dans la journée, qui étoit sensible à ces marques d’amitié et de considération. Dans la visite de l’après-dînée, avant le conseil des dépêches, le Roi fut si frappé de l’enflure extraordinaire du visage et de la tête, qu’il abrégea, et qu’il laissa échapper quelques larmes en sortant de la chambre. On le rassura tant qu’on put, et, après le conseil des dépêches, il se promena dans les jardins.
Cependant Monseigneur avoit déjà méconnu Mme la princesse de Conti, et Boudin en avoit été alarmé. Ce prince l’avoit toujours été. Les courtisans le voyoient tous les uns après les autres; les plus familiers n’en bougeoient jour et nuit. Il s’informoit sans cesse à eux si on avoit coutume d’être, dans cette maladie, dans l’état où il se sentoit. Dans les temps où ce qu’on lui disoit pour le rassurer lui faisoit le plus d’impression, il fondoit sur cette dépuration des espérances de vie et de santé, et en une de ces occasions, il lui échappa d’avouer à Mme la princesse de Conti qu’il y avoit longtemps qu’il se sentoit fort mal sans en avoir voulu rien témoigner, et dans un tel état de foiblesse que, le jeudi saint dernier, il n’avoit pu durant l’office tenir sa Semaine sainte dans ses mains.
Il se trouva plus mal vers quatre heures après midi, pendant le conseil des dépêches: tellement que Boudin proposa à Fagon d’envoyer querir du conseil, lui représenta qu’eux, médecins de la cour, qui ne voyoient jamais aucune maladie de venin, n’en pouvoient avoir d’expérience, et le pressa de mander promptement des médecins de Paris; mais Fagon se mit en colère, ne se paya d’aucunes raisons, s’opiniâtra au refus d’appeler personne, à dire qu’il étoit inutile de se commettre à des disputes et à des contrariétés, soutint qu’ils feroient aussi bien et mieux que tout le secours qu’ils pourroient faire venir, voulut enfin tenir secret l’état de Monseigneur, quoique il empirât d’heure en heure, et que sur les sept heures du soir quelques valets et quelques courtisans même commençassent à s’en apercevoir; mais tout en ce genre trembloit sous Fagon: il étoit là, et personne n’osoit ouvrir la bouche pour avertir le Roi ni Mme de Maintenon. Madame la Duchesse et Mme la princesse de Conti, dans la même impuissance, cherchoient à se rassurer. Le rare fut qu’on voulut laisser mettre le Roi à table pour souper, avant d’effrayer par de grands remèdes, et laisser achever son souper sans l’interrompre et sans l’avertir de rien, qui, sur la foi de Fagon et le silence public, croyoit Monseigneur en bon état, quoique il l’eût trouvé enflé et changé dans l’après-dînée, et qu’il en eût été fort peiné.
Pendant que le Roi soupoit ainsi tranquillement, la tête commença à tourner à ceux qui étoient dans la chambre de Monseigneur. Fagon et les autres entassèrent remèdes sur remèdes, sans en attendre l’effet. Le curé, qui tous les soirs avant de se retirer chez lui alloit savoir des nouvelles, trouva, contre l’ordinaire, toutes les portes ouvertes, et les valets éperdus. Il entra dans la chambre, où voyant de quoi il n’étoit que trop tardivement question, il courut au lit, prit la main de Monseigneur, lui parla de Dieu, et le voyant plein de connoissance, mais presque hors d’état de parler, il en tira ce qu’il put pour une confession, dont qui que ce soit ne s’étoit avisé, lui suggéra des actes de contrition. Le pauvre prince en répéta distinctement quelques mots, confusément les autres, se frappa la poitrine, serra la main au curé, parut pénétré des meilleurs sentiments, et reçut d’un air contrit et desireux l’absolution du curé.
Cependant le Roi sortoit de table, et pensa tomber à la renverse lorsque Fagon, se présentant à lui, lui cria tout troublé, que tout étoit perdu. On peut juger quelle horreur saisit tout le monde en ce passage si subit d’une sécurité entière à la plus désespérée extrémité.
Le Roi, à peine à lui-même, prit à l’instant le chemin de l’appartement de Monseigneur, et réprima très sèchement l’indiscret empressement de quelques courtisans à le retenir, disant qu’il vouloit voir encore son fils, et s’il n’y avoit plus de remède. Comme il étoit près d’entrer dans la chambre, Mme la princesse de Conti, qui avoit eu le temps d’accourir chez Monseigneur dans ce court intervalle de la sortie de table, se présenta pour l’empêcher d’entrer; elle le repoussa même des mains, et lui dit qu’il ne falloit plus désormais penser qu’à lui-même. Alors le Roi, presque en foiblesse d’un renversement si subit et si entier, se laissa aller sur un canapé qui se trouva à l’entrée de la porte du cabinet par lequel il étoit entré, qui donnoit dans la chambre: il demandoit des nouvelles à tout ce qui en sortoit, sans que presque personne osât lui répondre. En descendant chez Monseigneur, car il logeoit au-dessus de lui, il avoit envoyé chercher le P. Tellier, qui venoit de se mettre au lit. Il fut bientôt rhabillé et arrivé dans la chambre; mais il n’étoit plus temps, à ce qu’ont dit depuis tous les domestiques, quoique le jésuite, peut-être pour consoler le Roi, lui eût assuré qu’il avoit donné une absolution bien fondée. Mme de Maintenon, accourue auprès du Roi, et assise sur le même canapé, tâchoit de pleurer. Elle essayoit d’emmener le Roi, dont les carrosses étoient déjà prêts dans la cour; mais il n’y eut pas moyen de l’y faire résoudre que Monseigneur ne fût expiré.
Cette agonie sans connoissance dura près d’une heure depuis que le Roi fut dans le cabinet. Madame la Duchesse et Mme la princesse de Conti se partageoient entre les soins du mourant et ceux du Roi, près duquel elles revenoient souvent, tandis que la Faculté confondue, les valets éperdus, le courtisan bourdonnant, se poussoient les uns les autres, et cheminoient sans cesse sans presque changer de lieu. Enfin le moment fatal arriva: Fagon sortit, qui le laissa entendre.
Le Roi, fort affligé, et très peiné du défaut de confession, maltraita un peu ce premier médecin, puis sortit, emmené par Mme de Maintenon et par les deux princesses. L’appartement étoit de plein pied à la cour, et comme il se présenta pour monter en carrosse, il trouva devant lui la berline[170] de Monseigneur. Il fit signe de la main qu’on lui amenât un autre carrosse, par la peine que lui faisoit celui-là. Il n’en fut pas néanmoins tellement occupé que, voyant Pontchartrain, il ne l’appelât pour lui dire d’avertir son père et les autres ministres de se trouver le lendemain matin, un peu tard, à Marly, pour le conseil d’État ordinaire du mercredi. Sans commenter ce sens froid, je me contenterai de rapporter la surprise extrême de tous les témoins et de tous ceux qui l’apprirent. Pontchartrain répondit que, ne s’agissant que d’affaires courantes, il vaudrait mieux remettre le conseil d’un jour que de l’en importuner. Le Roi y consentit. Il monta avec peine en carrosse, appuyé des deux côtés, Mme de Maintenon tout de suite après, qui se mit à côté de lui; Madame la Duchesse et Mme la princesse de Conti montèrent après elle, et se mirent sur le devant. Une foule d’officiers de Monseigneur se jetèrent à genoux tout du long de la cour, des deux côtés, sur le passage du Roi, lui criant avec des hurlements étranges d’avoir compassion d’eux, qui avoient tout perdu et qui mouraient de faim.