Dans la galerie et dans ce salon il y avoit plusieurs lits de veille, comme dans tout le grand appartement, pour la sûreté, où couchoient des Suisses de l’appartement et des frotteurs, et ils y avoient été mis à l’ordinaire avant les mauvaises nouvelles de Meudon. Au fort de la conversation de ces dames, Mme de Castries, qui touchoit au lit, le sentit remuer, et en fut fort effrayée, car elle l’étoit de tout, quoique avec beaucoup d’esprit. Un moment après elles virent un gros bras presque nu relever tout à coup le pavillon, qui leur montra un bon gros Suisse entre deux draps, demi-éveillé et tout ébahi, très long à reconnoître son monde, qu’il regardoit fixement l’un après l’autre, qui enfin, ne jugeant pas à propos de se lever en si grande compagnie, se renfonça dans son lit et ferma son pavillon. Le bonhomme s’étoit apparemment couché avant que personne eût rien appris, et avoit assez profondément dormi depuis pour ne s’être réveillé qu’alors. Les plus tristes spectacles sont assez souvent sujets aux contrastes les plus ridicules: celui-ci fit rire quelque dame de là autour, et quelque peur à Mme la duchesse d’Orléans et à ce qui causoit avec elle, d’avoir été entendues; mais, réflexion faite, le sommeil et la grossièreté du personnage les rassura.
La duchesse de Villeroy, qui ne faisoit presque que les joindre, s’étoit fourrée un peu auparavant dans le petit cabinet, avec la comtesse de Roucy[175] et quelques dames du palais, dont Mme de Levis[176] n’avoit osé approcher, par penser trop conformément à la duchesse de Villeroy. Elles y étoient quand j’arrivai.
Je voulois douter encore, quoique tout me montrât ce qui étoit, mais je ne pus me résoudre à m’abandonner à le croire que le mot ne m’en fût prononcé par quelqu’un à qui on pût ajouter foi. Le hasard me fit rencontrer M. d’O[177], à qui je le demandai, et qui me le dit nettement. Cela su, je tâchai de n’en être pas bien aise. Je ne sais pas trop si j’y réussis bien, mais au moins est-il vrai que ni joie ni douleur n’émoussèrent ma curiosité, et qu’en prenant bien garde à conserver toute bienséance, je ne me crus pas engagé par rien au personnage douloureux. Je ne craignois plus les retours du feu de la citadelle de Meudon, ni les cruelles courses de son implacable garnison, et je me contraignis moins qu’avant le passage du Roi pour Marly de considérer plus librement toute cette nombreuse compagnie, d’arrêter mes yeux sur les plus touchés et sur ceux qui l’étoient le moins avec une affection différente, de suivre les uns et les autres de mes regards, et de les en percer tous à la dérobée. Il faut avouer que, pour qui est bien au fait de la carte intime d’une cour, les premiers spectacles d’événements rares de cette nature, si intéressante à tant de divers égards, sont d’une satisfaction extrême: chaque visage vous rappelle les soins, les intrigues, les sueurs employées à l’avancement des fortunes, à la formation, à la force des cabales, les adresses à se maintenir et à en écarter d’autres, les moyens de toute espèce mis en œuvre pour cela, les liaisons plus ou moins avancées, les éloignements, les froideurs, les haines, les mauvais offices, les manèges, les avances, les ménagements, les petitesses, les bassesses de chacun, le déconcertement des uns au milieu de leur chemin, au milieu ou au comble de leurs espérances, la stupeur de ceux qui en jouissoient en plein, le poids donné du même coup à leurs contraires et à la cabale opposée, la vertu de ressort qui pousse dans cet instant leurs menées et leurs concerts à bien, la satisfaction extrême et inespérée de ceux-là, et j’en étois des plus avant, la rage qu’en conçoivent les autres, leur embarras et leur dépit à le cacher, la promptitude des yeux à voler partout en sondant les âmes à la faveur de ce premier trouble de surprise et de dérangement subit, la combinaison de tout ce qu’on y remarque, l’étonnement de ne pas trouver ce qu’on avoit cru de quelques-uns, faute de cœur ou d’assez d’esprit en eux, et plus en d’autres qu’on n’avoit pensé: tout cet amas d’objets vifs et de choses si importantes forme un plaisir à qui le sait prendre qui, tout peu solide qu’il devient, est un des plus grands dont on puisse jouir dans une cour.
Ce fut donc à celui-là que je me livrai tout entier en moi-même, avec d’autant plus d’abandon que, dans une délivrance bien réelle, je me trouvois étroitement lié et embarqué avec les têtes principales qui n’avoient point de larmes à donner à leurs yeux. Je jouissois de leur avantage sans contre-poids, et de leur satisfaction qui augmentoit la mienne, qui consolidoit mes espérances, qui me les élevoit, qui m’assuroit un repos auquel, sans cet événement, je voyois si peu d’apparence que je ne cessois point de m’inquiéter d’un triste avenir, et que d’autre part, ennemi de liaison, et presque personnel, des principaux personnages que cette perte accabloit, je vis [du] premier coup d’œil vivement porté, tout ce qui leur échappoit et tout ce qui les accableroit, avec un plaisir qui ne se peut rendre. J’avois si fort imprimé dans ma tête les différentes cabales, leurs subdivisions, leurs replis, leurs divers personnages et leurs degrés, la connoissance de leurs chemins, de leurs ressorts, de leurs divers intérêts, que la méditation de plusieurs jours ne m’auroit pas développé et représenté toutes ces choses plus nettement que ce premier aspect de tous ces visages, qui me rappeloient encore ceux que je ne voyois pas, et qui n’étoient pas les moins friands à s’en repaître.
Je m’arrêtai donc un peu à considérer le spectacle de ces différentes pièces de ce vaste et tumultueux appartement. Cette sorte de désordre dura bien une heure, où la duchesse du Lude[178] ne parut point, retenue au lit par la goutte. A la fin M. de Beauvillier s’avisa qu’il étoit temps de délivrer les deux princes d’un si fâcheux public. Il leur proposa donc que M. et Mme la duchesse de Berry se retirassent dans leur appartement, et le monde de celui de Mme la duchesse de Bourgogne. Cet avis fut aussitôt embrassé. M. le duc de Berry s’achemina donc, partie seul et quelquefois appuyé par son épouse, Mme de Saint-Simon avec eux, et une poignée de gens. Je les suivis de loin, pour ne pas exposer ma curiosité plus longtemps. Ce prince vouloit coucher chez lui; mais Mme la duchesse de Berry ne le voulut pas quitter. Il était si suffoqué et elle aussi, qu’on fit demeurer auprès d’eux une Faculté complète et munie.
Toute leur nuit se passa en larmes et en cris. De fois à autre M. le duc de Berry demandoit des nouvelles de Meudon, sans vouloir comprendre la cause de la retraite du Roi à Marly. Quelquefois il s’informoit s’il n’y avoit plus d’espérance. Il vouloit envoyer aux nouvelles; et ce ne fut qu’assez avant dans la matinée que le funeste rideau fut tiré de devant ses yeux, tant la nature et l’intérêt ont de peine à se persuader des maux extrêmes sans remède. On ne peut rendre l’état où il fut quand il se sentit enfin dans toute son étendue. Celui de Mme la duchesse de Berry ne fut guère meilleur, mais qui ne l’empêcha pas de prendre de lui tous les soins possibles.
La nuit de M. et de Mme la duchesse de Bourgogne fut plus tranquille; ils se couchèrent assez paisiblement. Mme de Levis dit tout bas à la princesse que, n’ayant pas lieu d’être affligée, il seroit horrible de lui voir jouer la comédie. Elle répondit bien naturellement que, sans comédie, la pitié et le spectacle la touchoient et la bienséance la contenoit, et rien de plus; et en effet elle se tint dans ces bornes-là, avec vérité et avec décence. Ils voulurent que quelques-unes des dames du palais passassent la nuit dans leur chambre dans des fauteuils. Le rideau demeura ouvert, et cette chambre devint aussitôt le palais de Morphée. Le prince et la princesse s’endormirent promptement, s’éveillèrent une fois ou deux un instant; à la vérité, ils se levèrent d’assez bonne heure, et assez doucement. Le réservoir d’eau étoit tari chez eux; les larmes ne revinrent plus depuis que rares et foibles, à force d’occasion. Les dames qui avoient veillé et dormi dans cette chambre contèrent à leurs amis ce qui s’y étoit passé. Personne n’en fut surpris, et comme il n’y avoit plus de Monseigneur, personne aussi n’en fut scandalisé.
Mme de Saint-Simon et moi, au sortir de chez M. et Mme la duchesse de Berry, nous fûmes encore deux heures ensemble. La raison, plutôt que le besoin, nous fit coucher, mais avec si peu de sommeil qu’à sept heures du matin j’étois debout; mais, il faut l’avouer, de telles insomnies sont douces, et de tels réveils savoureux.
L’horreur régnoit à Meudon. Dès que le Roi en fut parti, tout ce qu’il y avoit de gens de la cour le suivirent, et s’entassèrent dans ce qui se trouva de carrosses, et dans ce qu’il en vint aussitôt après. En un instant Meudon se trouva vide. Mlle de Lislebonne et Mlle de Melun montèrent chez Mlle Choin, qui, recluse dans son grenier, ne faisoit que commencer à entrer dans les transes funestes. Elle avoit tout ignoré; personne n’avoit pris soin de lui apprendre de tristes nouvelles; elle ne fut instruite de son malheur que par les cris. Ces deux amies la jetèrent dans un carrosse de louage qui se trouva encore là par hasard, y montèrent avec elle, et la menèrent à Paris.
Pontchartrain, avant partir, monta chez Voysin[179]. Il trouva ses gens difficiles à ouvrir, et lui profondément endormi; il s’étoit couché sans aucun soupçon sinistre, et fut étrangement surpris à ce réveil. Le comte de Brionne[180] le fut bien davantage. Lui et ses gens s’étoient couchés dans la même confiance; personne ne songea à eux. Lorsqu’en se levant il sentit ce grand silence, il voulut aller aux nouvelles, et ne trouva personne, jusqu’à ce que, dans cette surprise, il apprit enfin ce qui étoit arrivé.