Cette foule de bas officiers de Monseigneur, et bien d’autres, errèrent toute la nuit dans les jardins. Plusieurs courtisans étoient partis épars à pied. La dissipation fut entière et la dispersion générale. Un ou deux valets au plus demeurèrent auprès du corps, et, ce qui est très digne de louange, la Vallière[181] fut le seul des courtisans qui, ne l’ayant point abandonné pendant sa vie, ne l’abandonna point après sa mort. Il eut peine à trouver quelqu’un pour aller chercher des capucins pour venir prier Dieu auprès du corps. L’infection en devint si prompte et si grande que l’ouverture des fenêtres qui donnoient en portes sur la terrasse ne suffit pas, et que la Vallière, les capucins et ce très peu de bas étage qui étoit demeuré passèrent la nuit dehors. Du Mont et Casaus son neveu, navrés de la plus extrême douleur, y étoient ensevelis dans la Capitainerie. Ils perdoient tout après une longue vie toute de petits soins, d’assiduité, de travail, soutenue par les plus flatteuses et les plus raisonnables espérances, et les plus longuement prolongées, qui leur échappoient en un moment. A peine, sur le matin, du Mont put-il donner quelques ordres. Je plaignis celui-là avec amitié.
On s’étoit reposé sur une telle confiance que personne n’avoit songé que le Roi pût aller à Marly. Aussi n’y trouva-t-il rien de prêt: point de clefs des appartements, à peine quelque bout de bougie, et même de chandelle. Le Roi fut plus d’une heure dans cet état, avec Mme de Maintenon, dans son antichambre à elle, Madame la Duchesse, Mme la princesse de Conti, Mmes de Dangeau et de Caylus, celle-ci accourue de Versailles auprès de sa tante. Mais ces deux dames ne se tinrent que peu, par-ci par-là, dans cette antichambre, par discrétion. Ce qui avoit suivi et qui arrivoit à la file étoit dans le salon, en même désarroi et sans savoir où gîter. On fut longtemps à tâtons, et toujours sans feu, et toujours les clefs mêlées, égarées par l’égarement des valets. Les plus hardis de ce qui étoit dans le salon montrèrent peu à peu le nez dans l’antichambre, où Mme d’Espinoy ne fut pas des dernières, et de l’un à l’autre tout ce qui étoit venu s’y présenta, poussés de curiosité et de desir de tâcher que leur empressement fût remarqué. Le Roi, reculé en un coin, assis entre Mme de Maintenon et les deux princesses, pleuroit à longues reprises. Enfin la chambre de Mme de Maintenon fut ouverte, qui le délivra de cette importunité. Il y entra seul avec elle, et y demeura encore une heure. Il alla ensuite se coucher, qu’il étoit près de quatre heures du matin, et la laissa en liberté de respirer et de se rendre à elle-même. Le Roi couché, chacun sut enfin où loger, et Bloin eut ordre de répandre que les gens qui desireroient des logements à Marly s’adressassent à lui, pour qu’il en rendît compte au Roi et qu’il avertît les élus.
Monseigneur étoit plutôt grand que petit, fort gros, mais sans être trop entassé, l’air fort haut et fort noble, sans rien de rude, et il auroit eu le visage fort agréable si M. le prince de Conti, le dernier mort, ne lui avoit pas cassé le nez par malheur en jouant, étant tous deux enfants. Il étoit d’un fort beau blond, avoit le visage fort rouge de hâle partout et fort plein, mais sans aucune physionomie, les plus belles jambes du monde, les pieds singulièrement petits et maigres. Il tâtonnoit toujours en marchant, et mettoit le pied à deux fois: il avoit toujours peur de tomber, et il se faisoit aider pour peu que le chemin ne fût pas parfaitement droit et uni. Il étoit fort bien à cheval et y avoit grande mine, mais il n’y étoit pas hardi. Casaus couroit devant lui à la chasse; s’il le perdoit de vue, il croyoit tout perdu; il n’alloit guère qu’au petit galop, et attendoit souvent sous un arbre ce que devenoit la chasse, la cherchoit lentement, et s’en revenoit. Il avoit fort aimé la table, mais toujours sans indécence. Depuis cette grande indigestion qui fut prise d’abord pour apoplexie, il ne faisoit guère qu’un vrai repas, et se contenoit fort, quoique grand mangeur comme toute la maison royale. Presque tous ses portraits[182] lui ressemblent bien.
De caractère, il n’en avoit aucun; du sens assez, sans aucune sorte d’esprit, comme il parut dans l’affaire du testament du roi d’Espagne; de la hauteur, de la dignité par nature, par prestance, par imitation du Roi; de l’opiniâtreté sans mesure, et un tissu de petitesses arrangées, qui formoient tout le tissu de sa vie; doux par paresse et par une sorte de stupidité, dur au fond, avec un extérieur de bonté qui ne portoit que sur des subalternes, et sur des valets, et qui ne s’exprimoit que par des questions basses; il étoit avec eux d’une familiarité prodigieuse, d’ailleurs insensible à la misère et à la douleur des autres, en cela peut-être plutôt en proie à l’incurie et à l’imitation qu’à un mauvais naturel; silencieux jusqu’à l’incroyable, conséquemment fort secret, jusque-là qu’on a cru qu’il n’avoit jamais parlé d’affaires d’État à la Choin, peut-être que parce que tous [deux] n’y entendoient guère. L’épaisseur d’une part, la crainte de l’autre, formoient en ce prince une retenue qui a peu d’exemples; en même temps glorieux à l’excès, ce qui est plaisant à dire d’un Dauphin, jaloux du respect, et presque uniquement attentif et sensible à ce qui lui étoit dû, et partout. Il dit une fois à Mlle Choin, sur ce silence dont elle lui parloit, que les paroles de gens comme lui portant un grand poids, et obligeant ainsi à de grandes réparations quand elles n’étoient pas mesurées, il aimoit mieux très souvent garder le silence que de parler. C’étoit aussi plus tôt fait pour sa paresse et sa parfaite incurie; et cette maxime excellente, mais qu’il outroit, étoit apparemment une des leçons du Roi ou du duc de Montausier qu’il avoit le mieux retenue.
Son arrangement étoit extrême pour les affaires particulières: il écrivoit lui-même toutes ses dépenses prises sur lui; il savoit ce que lui coûtoient les moindres choses, quoique il dépensât infiniment en bâtiments, en meubles, en joyaux de toute espèce, en voyages de Meudon, et à l’équipage du loup, dont il s’étoit laissé accroire qu’il aimoit la chasse. Il avoit fort aimé toute sorte de gros jeu, mais depuis qu’il s’étoit mis à bâtir il s’étoit réduit à des jeux médiocres; du reste, avare au delà de toute bienséance, excepté de très rares occasions, qui se bornoient à quelques pensions à des valets ou à quelques médiocres domestiques; mais assez d’aumônes au curé et aux capucins de Meudon.
Il est inconcevable le peu qu’il donnoit à la Choin, si fort sa bien-aimée: cela ne passoit point quatre cents louis par quartier, en or, quoi qu’ils valussent, faisant pour tout seize cents louis par an. Il les lui donnoit lui-même, de la main à la main, sans y ajouter ni s’y méprendre jamais d’une pistole, et tout au plus une boîte ou deux par an; encore y regardoit-il de fort près.
Il faut rendre justice à cette fille, et convenir aussi qu’il est difficile d’être plus désintéressée qu’elle l’étoit, soit qu’elle en connût la nécessité avec ce prince, soit plutôt que cela lui fût naturel, comme il a paru dans tout le tissu de sa vie. C’est encore un problème si elle étoit mariée; tout ce qui a été le plus intimement initié dans leurs mystères s’est toujours fortement récrié qu’il n’y a jamais eu de mariage. Ce n’a jamais été qu’une grosse camarde brune, qui avec toute la physionomie d’esprit, et aussi le jeu, n’avoit l’air que d’une servante, et qui longtemps avant cet événement-ci étoit devenue excessivement grasse, et encore vieille et puante; mais de la voir aux parvulo[183] de Meudon, dans un fauteuil devant Monseigneur, en présence de tout ce qui y étoit admis, Mme la duchesse de Bourgogne et Mme la duchesse de Berry, qui y fut tôt introduite, chacune sur un tabouret, dire devant Monseigneur et tout cet intérieur la duchesse de Bourgogne et la duchesse de Berry et le duc de Berry, en parlant d’eux, répondre souvent sèchement aux deux filles de la maison, les reprendre, trouver à redire à leur ajustement, et quelquefois à leur air et à leur conduite, et le leur dire, on a peine à tout cela à ne pas reconnoître la belle-mère et la parité avec Mme de Maintenon. A la vérité, elle ne disoit pas mignonne en parlant à Mme la duchesse de Bourgogne, qui l’appeloit Mademoiselle, et non ma tante; mais aussi c’étoit toute la différence d’avec Mme de Maintenon. D’ailleurs encore cela n’avoit jamais pris de même entre elles. Madame la Duchesse, les deux Lislebonnes et tout cet intérieur y étoit un obstacle; et Mme la duchesse de Bourgogne, qui le sentoit et qui étoit timide, se trouvoit toujours gênée et en brassière à Meudon, tandis qu’entre le Roi et Mme de Maintenon elle jouissoit de toute aisance et de toute liberté. De voir encore Mlle Choin à Meudon, pendant une maladie si périlleuse, voir Monseigneur plusieurs fois le jour, le Roi non-seulement le savoir, mais demander à Mme de Maintenon, qui, à Meudon non plus qu’ailleurs, ne voyoit personne, et qui n’entra peut-être pas deux fois chez Monseigneur, lui demander, dis-je, si elle avoit vu la Choin, et trouver mauvais qu’elle ne l’eût pas vue, bien loin de la faire sortir du château, comme on le fait toujours en ces occasions, c’est encore une preuve du mariage d’autant plus grande que Mme de Maintenon, mariée elle-même, et qui affichoit si fort la pruderie et la dévotion, n’avoit, ni le Roi non plus, aucun intérêt d’exemple et de ménagement à garder là-dessus s’il n’y avoit point de sacrement, et on ne voit point qu’en aucun temps la présence de Mlle Choin ait causé le plus léger embarras. Cet attachement incompréhensible, et si semblable en tout à celui du Roi, à la figure près de la personne chérie, est peut-être l’unique endroit par où le fils ait ressemblé au père.
Monseigneur, tel pour l’esprit qu’il vient d’être représenté, n’avoit pu profiter de l’excellente culture qu’il reçut du duc de Montausier, et de Bossuet et de Fléchier, évêques de Meaux et de Nîmes. Son peu de lumière, s’il en eut jamais, s’éteignit au contraire sous la rigueur d’une éducation dure et austère[184], qui donna le dernier poids à sa timidité naturelle, et le dernier degré d’aversion pour toute espèce, non pas de travail et d’étude, mais d’amusement d’esprit, en sorte que, de son aveu, depuis qu’il avoit été affranchi des maîtres, il n’avoit de sa vie lu que l’article de Paris de la Gazette de France, pour y voir les morts et les mariages.
Tout contribua donc en lui, timidité naturelle, dur joug d’éducation, ignorance parfaite et défaut de lumière, à le faire trembler devant le Roi, qui, de son côté, n’omit rien pour entretenir et prolonger cette terreur toute sa vie. Toujours roi, presque jamais père avec lui, ou s’il lui en échappa bien rarement quelques traits, ils ne furent jamais purs et sans mélange de royauté, non pas même dans les moments les plus particuliers et les plus intérieurs. Ces moments même étoient rares tête à tête, et n’étoient que des moments presque toujours en présence des bâtards et des valets intérieurs, sans liberté, sans aisance, toujours en contrainte et en respect, sans jamais oser rien hasarder ni usurper, tandis que tous les jours il voyoit faire l’un et l’autre au duc du Maine avec succès, et Mme la duchesse de Bourgogne dans une habitude de tous les temps particuliers, des plus familiers badinages, et des privautés avec le Roi quelquefois les plus outrées. Il en sentoit contre eux une secrète jalousie, mais qui ne l’élargissoit pas. L’esprit ne lui fournissoit rien comme à M. du Maine, fils d’ailleurs de la personne et non de la royauté, et en telle disproportion qu’elle n’étoit point en garde. Il n’étoit plus de l’âge de Mme la duchesse de Bourgogne, à qui on passoit encore les enfances par habitude et par la grâce qu’elle y mettoit; il ne lui restoit donc que la qualité de fils et de successeur, qui étoit précisément ce qui tenoit le Roi en garde, et lui sous le joug.
De ce long et curieux détail il résulte que Monseigneur étoit sans vice ni vertu, sans lumières ni connoissances quelconques, radicalement incapable d’en acquérir, très paresseux, sans imagination ni production, sans goût, sans choix, sans discernement, né pour l’ennui, qu’il communiquoit aux autres, et pour être une boule roulante au hasard par l’impulsion d’autrui, opiniâtre et petit en tout à l’excès, de l’incroyable facilité à se prévenir et à tout croire qu’on a vue, livré aux plus pernicieuses mains, incapable d’en sortir ni de s’en apercevoir, absorbé dans sa graisse et dans ses ténèbres, et que, sans avoir aucune volonté de mal faire, il eût été un roi pernicieux.