Dans cet état, il écrivit au Roi une lettre sur le spirituel de son diocèse, qui ne disoit pas un mot sur lui-même, qui n’avoit rien que de touchant et qui ne convînt au lit de la mort à un grand évêque. La sienne, à moins de soixante-cinq ans, munie des sacrements de l’Église, au milieu des siens et de son clergé, put passer pour une grande leçon à ceux qui survivoient, et pour laisser de grandes espérances de celui qui étoit appelé. La consternation dans tous les Pays-Bas fut extrême. Il y avoit apprivoisé jusqu’aux armées ennemies, qui avoient autant et même plus de soin de conserver ses biens que les nôtres. Leurs généraux et la cour de Bruxelles se piquoient de le combler d’honnêtetés et des plus grandes marques de considération, et les protestants pour le moins autant que les catholiques. Les regrets furent donc sincères et universels dans toute l’étendue des Pays-Bas. Ses amis, sur tous son petit troupeau, tombèrent dans l’abîme de l’affliction la plus amère. A tout prendre, c’étoit un bel esprit et un grand homme. L’humanité rougit pour lui de Mme Guyon, dans l’admiration de laquelle, vraie ou feinte, il a toujours vécu, sans que ses mœurs aient jamais été le moins du monde soupçonnées, et est mort après en avoir été le martyr, sans qu’il ait été jamais possible de l’en séparer. Malgré la fausseté notoire de toutes ses prophéties, elle fut toujours le centre où tout aboutit dans ce petit troupeau, et l’oracle suivant lequel Fénelon vécut et conduisit les autres[244].

12. VILLEROY

François de Neufville, Maréchal-Duc de Villeroy (1644-1730), was great-grandson of Nicolas de Neufville, Seigneur de Villeroy, minister to Henry III and Henry IV, grandson of the first Marquis de Villeroy, and son of the Maréchal-Duc de Villeroy, governor of Louis XIV. He was brought up with the king, who in consequence always regarded him with favour. “Prince Charming” in society, he served with distinction in the earlier wars of the reign. But as a Commander-in-chief he was a failure, and his signal defeat by Marlborough at Ramillies in 1706 was largely due to his incapacity. La Bruyère’s Ménippe (Du mérite personnel) is generally regarded as a portrait of him.

Le maréchal de Villeroy a tant figuré, devant et depuis, qu’il est nécessaire de le faire connoître. C’étoit un grand homme bien fait, avec un visage fort agréable, fort vigoureux, sain, qui sans s’incommoder faisoit tout ce qu’il vouloit de son corps. Quinze et seize heures à cheval ne lui étoient rien, les veilles pas davantage. Toute sa vie nourri et vivant dans le plus grand monde; fils du gouverneur du Roi, élevé avec lui, dans sa familiarité dès leur première jeunesse, galant de profession, parfaitement au fait des intrigues galantes de la cour et de la ville, dont il savoit amuser le Roi, qu’il connoissoit à fond, et des foiblesses duquel il sut profiter, et se maintenir en osier de cour dans les contre-temps qu’il essuya avant que je fusse dans le monde. Il étoit magnifique en tout, fort noble dans toutes ses manières, grand et beau joueur sans se soucier du jeu, point méchant gratuitement, tout le langage et les façons d’un grand seigneur et d’un homme pétri de la cour; glorieux à l’excès par nature, bas aussi à l’excès pour peu qu’il en eût besoin, et à l’égard du Roi et de Mme de Maintenon valet à tout faire.

Il avoit cet esprit de cour et du monde que le grand usage donne, et que les intrigues et les vues aiguisent, avec ce jargon qu’on y apprend, qui n’a que le tuf[245], mais qui éblouit les sots, et que l’habitude de la familiarité du Roi, de la faveur, des distinctions, du commandement rendoit plus brillant, et dont la fatuité suprême faisoit tout le fond. C’étoit un homme fait exprès pour présider à un bal, pour être le juge d’un carrousel, et, s’il avoit eu de la voix, pour chanter à l’Opéra les rôles de roi et de héros; fort propre encore à donner les modes, et à rien du tout au delà. Il ne se connoissoit ni en gens ni en choses, pas même en celles de plaisir, et parloit et agissoit sur parole; grand admirateur de qui lui imposoit, et conséquemment dupe parfaite, comme il le fut toute sa vie, de Vaudemont[246], de Mme des Ursins[247] et des personnages éclatants; incapable de bon conseil, incapable encore de toute affaire, même d’en rien comprendre par delà l’écorce, au point que, lorsqu’il fut dans le conseil, le Roi étoit peiné de cette ineptie, au point d’en baisser la tête, d’en rougir et de perdre sa peine à le redresser, et à tâcher de lui faire comprendre le point dont il s’agissoit. C’est ce que j’ai su longtemps après de Torcy[248], qui étoit étonné au dernier point de la sottise en affaires d’un homme de cet âge, si rompu à la cour. Il y étoit en effet si rompu qu’il en étoit corrompu. Il se piquoit néanmoins d’être fort honnête homme; mais comme il n’avoit point de sens, il montroit la corde fort aisément, aux occasions mêmes peu délicates, où son peu de cervelle le trahissoit, peu retenu d’ailleurs quand ses vues, ses espérances et son intérêt, même l’envie de plaire et de flatter, ne s’accordoient pas avec la probité. C’étoit toujours, hors des choses communes, un embarras et une confiance dont le mélange devenoit ridicule. On distinguoit l’un d’avec l’autre, on voyoit qu’il ne savoit où il en étoit; quelque sproposito prononcé avec autorité, étayé de ses grands airs, étoit ordinairement sa ressource. Il étoit brave de sa personne; pour la capacité militaire on en [a] vu les funestes fruits. Sa politesse avoit une hauteur qui repoussoit, et ses manières étoient par elles-mêmes insultantes quand il se croyoit affranchi de la politesse par le caractère des gens. Aussi étoit-ce l’homme du monde le moins aimé, et dont le commerce étoit le plus insupportable, parce qu’on [n’]y trouvoit qu’un tissu de fatuité, de recherche et d’applaudissement de soi, de montre de faveur et de grandeur de fortune, un tissu de questions qui en interrompoient les réponses, qui souvent ne les attendoient pas, et qui toujours étoient sans aucun rapport ensemble. D’ailleurs nulle chose que des contes de cour, d’aventures, de galanteries; nulle lecture, nulle instruction, ignorance crasse sur tout, plates plaisanteries, force vent et parfait vide. Il traitoit avec l’empire le plus dur les personnes de sa dépendance. Il est incroyable les traitements continuels que jusqu’à sa mort il a faits continuellement à son fils qui lui rendoit des soins infinis et une soumission sans réplique, et j’ai su par des amis de Tallart[249], dont il étoit fort proche, et l’a toujours protégé, qu’il le mettoit sans cesse au désespoir, même parvenu à la tête de l’armée. Enfin la fausseté, et la plus grande, et la plus pleine opinion de soi en tout genre mettent la dernière main à la perfection de ce trop véritable tableau[250].

13. LE DUC D’ORLÉANS

Philippe, Duc d’Orléans (1674-1723), Regent of France after the death of Louis XIV, was the only son of Monsieur, the brother of Louis XIV, by his second wife, Charlotte Elizabeth, daughter of the Elector Palatine. Till his father’s death in 1701 he was called the Duc de Chartres.

M. le duc d’Orléans étoit de taille médiocre au plus, fort plein, sans être gros, l’air et le port aisé et fort noble, le visage large, agréable, fort haut en couleur, le poil noir et la perruque de même. Quoique il eût fort mal dansé, et médiocrement réussi à l’académie, il avoit dans le visage, dans le geste, dans toutes ses manières une grâce infinie, et si naturelle qu’elle ornoit jusqu’à ses moindres actions, et les plus communes. Avec beaucoup d’aisance quand rien ne le contraignoit, il étoit doux, accueillant, ouvert, d’un accès facile et charmant, le son de la voix agréable, et un don de la parole qui lui étoit tout particulier en quelque genre que ce pût être, avec une facilité et une netteté que rien ne surprenoit, et qui surprenoit toujours. Son éloquence étoit naturelle jusque dans les discours les plus communs et les plus journaliers, dont la justesse étoit égale sur les sciences les plus abstraites, qu’il rendoit claires, sur les affaires de gouvernement, de politique, de finance, de justice, de guerre, de cour, de conversation ordinaire, et de toutes sortes d’arts et de mécanique. Il ne se servoit pas moins utilement des Histoires et des Mémoires, et connoissoit fort les maisons. Les personnages de tous les temps et leurs vies lui étoient présentes, et les intrigues des anciennes cours comme celles de son temps. A l’entendre, on lui auroit cru une vaste lecture. Rien moins. Il parcourait légèrement, mais sa mémoire étoit si singulière qu’il n’oublioit ni choses, ni noms, ni dates, qu’il rendoit avec précision, et son appréhension étoit si forte qu’en parcourant ainsi, c’étoit en lui comme s’il eût tout lu fort exactement. Il excelloit à parler sur-le-champ, et en justesse et en vivacité, soit de bons mots, soit de reparties. Il m’a souvent reproché, et d’autres plus que lui, que je ne le gâtois pas; mais je lui ai souvent aussi donné une louange qui est méritée par bien peu de gens, et qui n’appartenoit à personne si justement qu’à lui: c’est qu’outre qu’il avoit infiniment d’esprit et de plusieurs sortes, la perspicacité singulière du sien se trouvoit jointe à une si grande justesse, qu’il ne se serait jamais trompé en aucune affaire s’il avoit suivi la première appréhension de son esprit sur chacune. Il prenoit quelquefois cette louange de moi pour un reproche, et il n’avoit pas toujours tort; mais elle n’en étoit pas moins vraie. Avec cela nulle présomption, nulle trace de supériorité d’esprit ni de connoissance, raisonnant comme d’égal à égal avec tous, et donnant toujours de la surprise aux plus habiles. Rien de contraignant ni d’imposant dans la société, et quoique il sentît bien ce qu’il étoit, et de façon même de ne le pouvoir oublier en sa présence, il mettoit tout le monde à l’aise, et lui-même comme au niveau des autres.

Il gardoit fort son rang en tout genre avec les princes du sang, et personne n’avoit l’air, le discours, ni les manières plus respectueuses que lui, ni plus noble avec le Roi et avec les fils de France. Monsieur avoit hérité en plein de la valeur des rois ses père et grand-père, et l’avoit transmise toute entière à son fils. Quoique il n’eût aucun penchant à la médisance, beaucoup moins à ce qu’on appelle être méchant, il étoit dangereux sur la valeur des autres. Il ne cherchoit jamais à en parler, modeste et silencieux même à cet égard sur ce qui lui étoit personnel, et racontoit toujours les choses de cette nature où il avoit eu le plus de part, donnant avec équité toute louange aux autres et ne parlant jamais de soi; mais il se passoit difficilement de pincer ceux qu’il ne trouvoit pas ce qu’il appeloit francs du collier, et on lui sentoit un mépris et une répugnance naturelle à l’égard de ceux qu’il avoit lieu de croire tels. Aussi avoit-il le foible de croire ressembler en tout à Henri IV, de l’affecter dans ses façons, dans ses reparties, de se le persuader jusque dans sa taille et la forme de son visage, et de n’être touché d’aucune autre louange ni flatterie comme de celle-là qui lui alloit au cœur. C’est une complaisance à laquelle je n’ai jamais pu me ployer. Je sentois trop qu’il ne recherchoit pas moins cette ressemblance dans les vices de ce grand prince que dans ses vertus, et que les uns ne faisoient pas moins son admiration que les autres. Comme Henri IV, il étoit naturellement bon, humain, compatissant, et cet homme si cruellement accusé du crime le plus noir et le plus inhumain, je n’en ai point connu de plus naturellement opposé au crime de la destruction des autres, ni plus singulièrement éloigné de faire peine même à personne, jusque-là qu’il se peut dire que sa douceur, son humanité, sa facilité avoient tourné en défaut, et je ne craindrai pas de dire qu’il tourna en vice la suprême vertu du pardon des ennemis, dont la prodigalité sans cause ni choix tenoit trop près de l’insensible, et lui a causé bien des inconvénients fâcheux et des maux dont la suite fournira des exemples et des preuves.

Je me souviens qu’un an peut-être avant la mort du Roi, étant monté de bonne heure après dîné chez Mme la duchesse d’Orléans à Marly, je la trouvai au lit pour quelque migraine, et M. le duc d’Orléans seul dans la chambre, assis dans le fauteuil du chevet du lit. A peine fus-je assis que Mme la duchesse d’Orléans se mit à me raconter un fait du prince et du cardinal de Rohan[251], arrivé depuis peu de jours, et prouvé avec la plus claire évidence. Il rouloit sur des mesures contre M. le duc d’Orléans pour le présent et l’avenir, et sur le fondement de ces exécrables imputations si à la mode par le crédit et le cours que Mme de Maintenon et M. du Maine s’appliquoient sans cesse à leur donner. Je me récriai d’autant plus que M. le duc d’Orléans avoit toujours distingué et recherché, je ne sais pourquoi, ces deux frères, et qu’il croyoit pouvoir compter sur eux: “Et que dites-vous de M. le duc d’Orléans, ajouta-t-elle ensuite, qui, depuis qu’il le sait, qu’il n’en doute pas, et qu’il n’en peut douter, leur fait tout aussi bien qu’à l’ordinaire?” A l’instant je regardai M. le duc d’Orléans qui n’avoit dit que quelques mots pour confirmer le récit de la chose à mesure qu’il se faisoit, et qui étoit couché négligemment dans sa chaise, et je lui dis avec feu: “Pour cela, Monsieur, il faut dire la vérité, c’est que depuis Louis le Débonnaire il n’y en eut jamais un si débonnaire que vous.” A ces mots, il se releva dans sa chaise, rouge de colère jusqu’au blanc des yeux, balbutiant de dépit contre moi qui lui disois, prétendoit-il, des choses fâcheuses, et contre Mme la duchesse d’Orléans qui les lui avoit procurées, et qui rioit. “Courage, Monsieur, ajoutai-je, traitez bien vos ennemis, et fâchez-vous contre vos serviteurs. Je suis ravi de vous voir en colère, c’est signe que j’ai mis le doigt sur l’apostume; quand on la presse, le malade crie. Je voudrois en faire sortir tout le pus, et après cela vous seriez tout un autre homme et tout autrement compté.” Il grommela encore un peu et puis s’apaisa. C’est là une des deux occasions seules où il se soit jamais mis en vraie colère contre moi. Je rapporterai l’autre en son temps.