Sa défiance sans exception étoit encore une chose infiniment dégoûtante avec lui, surtout lorsqu’il fut à la tête des affaires, et le monstrueux unisson à ceux de sa familiarité hors de débauche. Ce défaut, qui le mena loin, venoit tout à la fois de sa timidité, qui lui faisoit craindre ses ennemis les plus certains, et les traiter avec plus de distinctions que ses amis, de sa facilité naturelle, d’une fausse imitation d’Henri IV, dont cela même n’est ni le plus beau ni le meilleur endroit, et de cette opinion malheureuse que la probité étoit une parure fausse, sans réalité, d’où lui venoit cette défiance universelle. Il étoit néanmoins très persuadé de la mienne, jusque-là qu’il me l’a souvent reprochée comme un défaut et un préjugé d’éducation qui m’avoit resserré l’esprit et accourci les lumières, et il m’en a dit autant de Mme de Saint-Simon, parce qu’il la croyoit vertueuse. Je lui avois aussi donné des preuves d’attachement trop fortes, trop fréquentes, trop continuelles dans les temps les plus dangereux, pour qu’il en pût douter, et néanmoins voici ce qui m’arriva dans la seconde ou troisième année de la régence, et je le rapporte comme un des plus forts coups de pinceau, et si dès lors mon désintéressement lui avoit été mis en évidence par les plus fortes coupelles, comme on le verra par la suite.
On étoit en automne. M. le duc d’Orléans avoit congédié les Conseils pour une quinzaine. J’en profitois pour aller passer ce temps à la Ferté; je venois de passer une heure seul avec lui, j’en avois pris congé et j’étois revenu chez moi, où, pour être en repos, j’avois fermé ma porte. Au bout d’une heure au plus, on me vint dire que Biron[256] étoit à la porte, qu’il ne se vouloit point laisser renvoyer, et qu’il disoit qu’il avoit ordre de M. le duc d’Orléans, qui l’envoyoit, de me parler de sa part. Il faut ajouter que mes deux fils avoient chacun un régiment de cavalerie, et que tous les colonels étoient lors par ordre à leurs corps. Je fis entrer Biron avec d’autant plus de surprise, que je ne faisois que de quitter M. le duc d’Orléans. Je demandai donc avec empressement ce qu’il y avoit de si nouveau. Biron fut embarrassé, et à son tour s’informa où étoit le marquis de Ruffec. Ma surprise fut encore plus grande; je lui demandai ce que cela vouloit dire. Biron, de plus en plus empêtré, m’avoua que M. le duc d’Orléans en étoit inquiet, et l’envoyoit à moi pour le savoir. Je lui dis qu’il étoit à son régiment comme tous les autres, et logé dans Besançon chez M. de Levis[257], qui commandoit en Franche-Comté. “Mais, me dit Biron, je le sais bien; n’auriez-vous point quelque lettre de lui?—Pourquoi faire? répondis-je.—C’est que franchement, puisqu’il vous faut tout dire, M. le duc d’Orléans, me répondit-il, voudroit voir de son écriture.” Il m’ajouta que peu après que je l’eus quitté, il étoit descendu dans le petit jardin de Mme la duchesse d’Orléans, laquelle étoit à Montmartre; que la compagnie ordinaire, c’est-à-dire les roués et les p...., s’y promenoient avec lui; qu’il étoit venu un commis de la poste avec des lettres, à qui il avoit parlé quelque temps en particulier; qu’après cela il avoit appelé lui Biron, lui avoit montré une lettre datée de Madrid du marquis de Ruffec à sa mère, et que là-dessus il lui avoit donné sa commission de me venir trouver.
A ce récit je sentis un mélange de colère et de compassion, et je ne m’en contraignis pas avec Biron. Je n’avois point de lettres de mon fils, parce que je les brûlois à mesure comme tous papiers inutiles. Je chargeai Biron de dire à M. le duc d’Orléans une partie de ce que je sentois; que je n’avois pas la plus légère connoissance avec qui que ce fût en Espagne, et le lieu où mon fils étoit; que je le priois instamment de dépêcher sur-le-champ un courrier à Besançon, pour le mettre en repos par ce qu’il lui rapporteroit. Biron, haussant les épaules, me dit que tout cela étoit bel et bon, mais que si je retrouvois quelque lettre du marquis de Ruffec, il me prioit de la lui envoyer sur-le-champ, et qu’il mettrait ordre qu’elle lui parvînt même à table, malgré l’exacte clôture de leurs soupers. Je ne voulus pas retourner au Palais-Royal pour y faire une scène, et je renvoyai Biron. Heureusement Mme de Saint-Simon rentra quelque temps après; je lui contai l’aventure. Elle trouva une dernière lettre du marquis de Ruffec, que nous envoyâmes à Biron. Elle perça jusqu’à table, comme il me l’avoit dit. M. le duc d’Orléans se jeta dessus avec empressement. L’admirable est qu’il ne connoissoit point son écriture. Non-seulement il la regarda, mais il la lut; et comme il la trouva plaisante, il en régala tout haut sa compagnie, dont elle devint l’entretien, et lui tout à coup affranchi de ses soupçons. A mon retour de la Ferté, je le trouvai honteux avec moi, et je le rendis encore davantage par ce que je lui dis là-dessus.
Il revint encore d’autres lettres de ce prétendu marquis de Ruffec. Il fut arrêté longtemps après à Bayonne, à table chez Dadoncourt, qui y commandoit, et qui en prit tout à coup la résolution sur ce qu’il lui vit prendre des olives avec une fourchette. Il avoua au cachot qui il étoit, et ses papiers décelèrent le libertinage du jeune homme qui court le pays, et qui, pour être bien reçu et avoir de l’argent, prit le nom de marquis de Ruffec, se disoit brouillé avec moi, écrivoit à Mme de Saint-Simon pour se raccommoder par elle et la prier de payer ce qu’on lui prêtoit, le tout pour qu’on vît ses lettres, et que cela, joint à ce qu’il disoit de la famille, le fît croire mon fils et lui en procurât les avantages. C’étoit un grand garçon bien fait, avec de l’esprit, de l’adresse et de l’effronterie, qui étoit fils d’un huissier de Madame, qui connoissoit toute la cour, et qui, dans le dessein qu’il avoit pris de passer pour mon fils, s’étoit bien informé de la famille pour en parler juste et n’être point surpris. On le fit enfermer pour quelque temps. Il avoit auparavant couru le monde sous d’autres noms; il crut que celui de mon fils, de l’âge duquel il se trouvoit à peu près, lui rendroit davantage.
La curiosité d’esprit de M. le duc d’Orléans, jointe à une fausse idée de fermeté et de courage, l’avoit occupé de bonne heure à chercher à voir le diable, et à pouvoir le faire parler. Il n’oublioit rien, jusqu’aux plus folles lectures, pour se persuader qu’il n’y a point de Dieu, et il croyoit le diable jusqu’à espérer de le voir et de l’entretenir. Ce contraste ne se peut comprendre, et cependant il est extrêmement commun. Il y travailla avec toutes sortes de gens obscurs, et beaucoup avec Mirepoix, mort en 1699, sous-lieutenant des mousquetaires noirs, frère aîné du père de Mirepoix, aujourd’hui lieutenant général et chevalier de l’ordre. Ils passoient les nuits dans les carrières de Vanves et de Vaugirard à faire des invocations. M. le duc d’Orléans m’a avoué qu’il n’avoit jamais pu venir à bout de rien voir ni entendre, et se déprit enfin de cette folie. Ce ne fut d’abord que par complaisance pour Mme d’Argenton, mais après par un réveil de curiosité, qu’il s’adonna à faire regarder dans un verre d’eau le présent et le futur, dont j’ai rapporté sur son récit des choses singulières, et il n’étoit pas menteur. Faux et menteur, quoique fort voisins, ne sont pas même chose, et quand il lui arrivoit de mentir, ce n’étoit jamais que, lorsque pressé sur quelque promesse ou sur quelque affaire, il y avoit recours malgré lui pour sortir d’un mauvais pas.
Quoique nous nous soyons souvent parlé sur la religion, où, tant que j’ai pu me flatter de quelque espérance de le ramener, je me tournois de tout sens avec lui pour traiter cet important chapitre sans le rebuter, je n’ai jamais pu démêler le système qu’il pouvoit s’être forgé, et j’ai fini par demeurer persuadé qu’il flottoit sans cesse sans s’en être jamais pu former. Son desir passionné, comme celui de ses pareils en mœurs, étoit qu’il n’y eût point de Dieu; mais il avoit trop de lumière pour être athée, qui sont une espèce particulière d’insensés bien plus rare qu’on ne croit. Cette lumière l’importunoit, il cherchoit à l’éteindre et n’en put venir à bout. Une âme mortelle lui eût été une ressource; il ne réussit pas mieux dans les longs efforts qu’il fit pour se la persuader. Un Dieu existant et une âme immortelle le jetoient en un fâcheux détroit, et il ne se pouvoit aveugler sur la vérité de l’un et de l’autre. Le déisme lui parut un refuge, mais ce déisme trouva en lui tant de combats, que je ne trouvai pas grand peine à le ramener dans le bon chemin, après que je l’eus fait rompre avec Mme d’Argenton. On a vu avec quelle bonne foi de sa part par ce qui en a été raconté. Elle s’accordoit avec ses lumières dans cet intervalle de suspension de débauche. Mais le malheur de son retour vers elle le rejeta d’où il étoit parti. Il n’entendit plus que le bruit des passions qui s’accompagna pour l’étourdir encore des mêmes propos d’impiété, et de la folle affectation de l’impiété. Je ne puis donc savoir que ce qu’il n’étoit pas, sans pouvoir dire ce qu’il étoit sur la religion. Mais je ne puis ignorer son extrême malaise sur ce grand point, et n’être pas persuadé qu’il ne se fût jeté de lui-même entre les mains de tous les prêtres et de tous les capucins de la ville, qu’il faisoit trophée de tant mépriser, s’il étoit tombé dans une maladie périlleuse qui lui en auroit donné le temps. Son grand foible en ce genre étoit de se piquer d’impiété et d’y vouloir surpasser les plus hardis.
Je me souviens qu’une nuit de Noël à Versailles, où il accompagna le Roi à matines et aux trois messes de minuit, il surprit la cour par sa continuelle application à lire dans le livre qu’il avoit apporté, et qui parut un livre de prière. La première femme de chambre de Mme la duchesse d’Orléans, ancienne dans la maison, fort attachée et fort libre, comme le sont tous les vieux bons domestiques, transportée de joie de cette lecture, lui en fit compliment chez Mme la duchesse d’Orléans le lendemain, où il y avoit du monde. M. le duc d’Orléans se plut quelque temps à la faire danser, puis lui dit: “Vous êtes bien sotte, Mme Imbert; savez-vous donc ce que je lisois? C’étoit Rabelais, que j’avois porté de peur de m’ennuyer.” On peut juger de l’effet de cette réponse. La chose n’étoit que trop vraie, et c’étoit pure fanfaronnade. Sans comparaison des lieux ni des choses, la musique de la chapelle étoit fort au-dessus de celle de l’Opéra et de toutes les musiques de l’Europe; et comme les matines, laudes et les trois messes basses de la nuit de Noël duraient longtemps, cette musique s’y surpassoit encore. Il n’y avoit rien de si magnifique que l’ornement de la chapelle et que la manière dont elle étoit éclairée. Tout y étoit plein; les travées de la tribune remplies de toutes les dames de la cour en déshabillé, mais sous les armes. Il n’y avoit donc rien de si surprenant que la beauté du spectacle, et les oreilles y étoient charmées. M. le duc d’Orléans aimoit extrêmement la musique; il la savoit jusqu’à composer, et il s’est même amusé à faire lui-même une espèce de petit opéra, dont la Fare[258] fit les vers, et qui fut chanté devant le Roi; cette musique de la chapelle étoit donc de quoi l’occuper le plus agréablement du monde, indépendamment de l’accompagnement d’un spectacle si éclatant, sans avoir recours à Rabelais; mais il falloit faire l’impie et le bon compagnon[259].
VIII
THE ABBÉ DUBOIS AND THE SEE OF CAMBRAI[260]
Cambray vaquoit, comme on l’a vu naguère, par la mort à Rome du cardinal de la Trémoïlle[261], c’est-à-dire le plus riche archevêché[262] et un des plus grands postes de l’Église. L’abbé du Bois n’étoit que tonsuré; cent cinquante mille livres de rente le tentèrent, et peut-être bien autant ce degré pour s’élever moins difficilement au cardinalat. Quelque impudent qu’il fût, quel que fût l’empire qu’il avoit pris sur son maître, il se trouva fort embarrassé et masqua son effronterie de ruse; il dit à M. le duc d’Orléans qu’il avoit fait un plaisant rêve, et lui conta qu’il avoit rêvé qu’il étoit archevêque de Cambray. Le Régent, qui sentit où cela alloit, fit la pirouette et ne répondit rien. Du Bois, de plus en plus embarrassé, bégaya et paraphrasa son rêve; puis, se rassurant d’effort, demanda brusquement pourquoi il ne l’obtiendroit pas, Son Altesse Royale, de sa seule volonté, pouvant faire ainsi sa fortune. M. le duc d’Orléans fut indigné, même effrayé, quelque peu scrupuleux qu’il fût au choix des évêques, et d’un ton de mépris, lui répondit: “Qui? toi, archevêque de Cambray?” en lui faisant sentir sa bassesse et plus encore le débordement et le scandale de sa vie. Du Bois s’étoit trop avancé pour demeurer en si beau chemin; lui cita des exemples. Malheureusement il n’y en avoit que trop, et en bassesse et en étranges mœurs, grâces, comme on l’a vu ailleurs, à Godet, évêque de Chartres, avec ses séminaristes de néant et ignorants dont il remplit les évêchés, au P. Tellier et à la constitution, pour bassesse, ignorance, et mauvaises mœurs tout à la fois, et à ceux qui l’ont suivi.
M. le duc d’Orléans, moins touché de raisons si mauvaises qu’embarrassé de résister à l’ardeur de la poursuite d’un homme qu’il n’avoit plus accoutumé à contredire sur rien, chercha à se tirer d’affaire, et lui dit: “Mais tu es un sacre, et qui est l’autre sacre qui voudra te sacrer?—Ah! s’il ne tient qu’à cela, reprit vivement l’abbé, l’affaire est faite; je sais bien qui me sacrera, il n’est pas loin d’ici.—Et qui diable est celui-là, répondit le Régent, qui osera te sacrer?—Voulez-vous le savoir? répliqua l’abbé; et ne tient-il qu’à cela encore une fois?—Hé bien! qui? dit le Régent.—Votre premier aumônier, reprit du Bois, qui est là dehors; il ne demandera pas mieux; je m’en vais le lui dire”; embrasse les jambes de M. le duc d’Orléans, qui demeure court et pris sans avoir la force du refus, sort, tire l’évêque de Nantes à part, lui dit qu’il a Cambray, le prie de le sacrer, qui le lui promet à l’instant; rentre, caracole, dit à M. le duc d’Orléans qu’il vient de parler à son premier aumônier, qui lui a promis de le sacrer, remercie, loue, admire, scelle de plus en plus son affaire, en la comptant faite et en persuadant le Régent, qui n’osa jamais dire que non. C’est de la sorte que du Bois se fit archevêque de Cambray.