LA COMTESSE. C'est pour cela! il est toujours dévoué corps et âme à tous les gouvernements établis, et il les sert d'autant mieux qu'il veut faire oublier les services rendus à leurs prédécesseurs ... aussi va-t-il vouloir signaler son installation par quelque action d'éclat.

HENRI. C'est à dire en faisant fusiller deux ou trois, pauvres diables qui n'en pensent mais[[42]] ...

LA COMTESSE. Non, il n'est pas cruel: au contraire! je sais même qu'il avait demandé une amnistie générale; mais l'idée de découvrir un chef de conspirateurs va le mettre en verve![[43]] il déploiera contre vous les ressources de son esprit ... votre signalement sera partout ... je le sais ... le premier soldat pourrait vous reconnaître.

HENRI. Eh bien! vous l'avouerai-je? il y a dans ces périls, dans cette vie de conspirateur poursuivi ... je ne sais quoi qui m'amuse comme un roman! rien ne me divertit autant que d'entendre prononcer mon nom dans les marchés, que d'acheter aux crieurs des rues[[44]] ma condamnation, que d'interroger un gendarme qui pourrait me mettre la main sur le collet ... et de lui parler de moi. —Eh bien! monsieur le gendarme, ce Henri de Flavigneul, est-ce qu'il n'est pas encore pris?—Non, vraiment, c'est un enragé qui tient à la vie, à ce qu'il paraît. Dites-moi donc un peu son signalement, si vous l'avez?

LA COMTESSE. Mais vous me faites frémir!... Oh! les hommes! toujours les mêmes!... n'ayant jamais que leur vanité en tête; vanité de courage ou vanité d'esprit. Eh bien! tenez, pour vous punir, ou pour vous enchanter peut-être ... qui sait?... voyez cette lettre de votre mère ... savourez les traces de larmes qui la couvrent ... dites-vous que si vous étiez condamné, elle mourrait de votre mort ... ajoutez que si je vous voyais arrêté chez moi, je croirais presque être la cause de votre perte et que j'aurais tout à la fois le désespoir du regret et le désespoir du remords ... allons, retracez-vous bien toutes ces douleurs ... c'est du dramatique aussi, cela ... c'est amusant comme un roman. Ah! vous n'avez pas de coeur!

HENRI. Pardon!... pardon!... j'ai tort!... oui, quand notre existence inspire de telles sympathies, elle doit nous être sacrée: je me défendrai ... je veillerai sur moi ... pour ma mère ... et pour ... (Lui prenant la main.) et pour ma soeur![[45]]

LA COMTESSE. A la bonne heure![[46]] voilà un mot qui efface un peu vos torts. Pensons donc à votre salut ... cher frère ... et pour que je puisse agir, racontez-moi en détail ce coup de tête, dont me parle votre mère et qui vous a changé, malgré vous, en conspirateur.

HENRI. Le voici. Vous le savez, ma famille était attachée, comme la vôtre, à la monarchie, et mon père refusa de paraître à la cour de l'empereur.

LA COMTESSE. Oui; il avait la manie de la fidélité, comme moi!

HENRI. Mais le jour où j'eus quinze ans: "Mon fils, me dit-il, j'avais prêté serment au roi, j'ai dû le tenir et rester inactif. Toi, tu es libre, un homme doit ses services à son pays; tu entreras à seize ans à l'école militaire, et à dix-huit dans l'armée." Je répondis en m'engageant le lendemain comme soldat et je fis la campagne de Russie et d'Allemagne.[[47]] C'est vous dire mon peu de sympathie pour le gouvernement que vous aimez ... et cependant, je vous le jure, je n'ai jamais conspiré ... et je ne conspirerai jamais! parce que j'ai horreur de la guerre civile, et que, quand un Français tire sur un Français, c'est au coeur de la France elle-même qu'il frappe! Il y a un mois pourtant, au moment où venait d'éclater la conspiration du capitaine Ledoux,[[48]] j'entre un matin à Lyon; je vois rangé sur la place Bellecour un peloton d'infanterie, et avant que j'aie pu demander quelle exécution s'apprêtait ... arrive une voiture de place[[49]] suivie de carabiniers à cheval; j'en vois descendre, entre deux soldats, un vieillard en cheveux blancs, en grand uniforme, et je reconnais ... qui?... mon ancien général! Le brave comte Lambert,[[50]] qui a reçu vingt blessures au service de notre pays! Je m'élance, croyant qu'on l'amenait sur cette place pour le fusiller! non! c'était pis encore ... pour le dégrader!... Le dégrader!... Était-il coupable? je l'ignore ... mais quelque crime politique qu'ait commis un brave soldat, on ne le dégrade pas, on le tue!... Aussi, quand je vis un jeune commandant arracher à ce vieillard sa décoration,[[51]] je ne me connus plus moi-même, je m'élançai vers mon ancien général, et, lui remettant la croix que j'avais reçue de sa main, je m'écriai: Vive l'Empereur!