JULES LAFORGUE

Nous apprenons avec une vive tristesse, la mort de Jules Laforgue, l'un des plus curieux poètes de la littérature aux visées nouvelles. Nous l'avons désigné, jà deux mois: un Tristan Corbière plus argentin, moins âpre.... Et telle est bien sa caractéristique. Sans le moindre soupçon d'imitation ou de réminiscences, Jules Laforgue a sauvegardé une originalité vivace. Seulement, cette originalité, par bien des saillies, touche à celle de Tristan Corbière. C'est une même raillerie de la Vie et du Monde; mais plus de sombre et virile amertume émouvait en l'auteur des Amours Jaunes, dont cette pièce donnera quelque idée:

LE CRAPAUD
Un chant dans une nuit sans air....
—La lune plaque en métal clair
Les découpures du vert sombre.
... Un chant; comme un écho, tout vif
Enterré, là, sous le massif....
—Ça se tait; viens, c'est là, dans l'ombre....
Un crapaud!
—Pourquoi cette peur,
Près de moi, ton soldat fidèle!
Vois-le, poète tondu, sans aile,
Rossignol de la boue....
—Horreur!—
...Il chante.—Horreur!!—Horreur pourquoi?
Vois-tu pas son œil de lumière....
Non, il s'en va, froid, sous sa pierre.
* * * * * *
Bonsoir—ce crapaud-là c'est moi.

Chez Laforgue, il y a plus de gai sans-souci, de coups de batte de pierrot donnés à toutes choses, plus de "vaille-que-vaille la vie," dit d'un air de moqueuse résignation. Sa rancœur n'est pas qui encombrante. Il était un peu l'enfant indiscipliné que rit à travers les gronderies, et fait la moue à sa fantaisie; mais son haussement d'épaules gamin, et ses "Après tout?" qu'il jette comme une chiquenaude au visage du Temps, cachent toujours au fond de son cœur un lac mélancolique, un lac de tristesse et d'amours flétris, où vient se refléter sa claire imagination. Témoins ces fragments pris aux Complaintes: Mon cœur est une urne où j'ai mis certains défunts, Oh! chut, refrains de leurs berceaux! et vous, parfums.

* * * * * * *
Mon cœur est un Néron, enfant gâté d'Asie,
Qui d'empires de rêve en vain se rassasie.
Mon cœur est un noyé vidé d'âme et d'essors,
Qu'étreint la pieuvre Spleen en ses ventouses d'or.
C'est un feu d'artifice, hélas! qu'avant la fête,
A noyé sans retour l'averse qui s'embête.
Mon cœur est le terrestre Histoire-Corbillard
Que traînent au néant l'instinct et le hazard
Mon cœur est une horloge oubliée à demeure
Qui, me sachant défunt, s'obstine à marquer l'heure.
* * * * * * *
Et toujours mon cœur ayant ainsi déclamé,
En revient à sa complainte: Aimer, être aimé!

Et cette pièce, d'une ironie concentrée:

COMPLAINTE DES BONS MENAGES
L'Art sans poitrine m'a trop longtemps bercé dupe.
Si ses labours sont fiers, que ses bles décevants!
Tiens, laisse-moi bêler tout aux plis de ta jupe
Qui fleure le couvent.
La Génie avec moi, serf, a fait des manières;
Toi, jupe, fais frou-frou, sans t'inquièter pourquoi....
* * * * * * *
Mais l'Art, c'est l'Inconnu! qu'on y dorme et s'y vautre,
On ne peut pas l'avoir constamment sur les bras!
Et bien, ménage au vent! Soyons Lui, Elle et l'Autre.
Et puis n'insistons pas.

Et puis? et puis encore un pied de nez mélancolique à la destinée:

Qui m'aima jamais? Je m'entête
Sur ce refrain bien impuissant
Sans songer que je suis bien bête
De me faire du mauvais sang:

Jules Laforgue a publié outre les Complaintes, un livret de vers dégingandés, d'une raillerie splénétique, à froid, comme celle qui sied aux hommes du Nord. Mais il a su y ajouter ce sans-façon de choses dites à l'aventure, et tout un parfum de lumière argentine, comme les rayons de Notre-Dame la Lune qu'il célèbre. Le manque de place nous prive d'en citer quelques pages. Nous avons lu aussi cette étrange Nuit d'Etoiles: le Conseil Féerique, un assez court poème édité par la "Vogue"; divers articles de revue, entre lesquels cette page ensoleillée, parue dans la Revue Indépendante: Pan et la Syrinx. Enfin un nouveau livre était annoncé: de la Pitié, de la Pitié!, déjà préparé par l'une des Invocations du volume précédent, et dont nous croyons voir l'idée en ces vers des Complaintes: