"Que puis-je dire maintenant de ces Mémoires?" ... he continues. "Sur le voyage à Prague ma plume est gênée; je ne me crois pas le droit de trahir le secret de M. de Châteaubriand—mais qui est-ce qui l'ayant suivi dans tous les actes de sa glorieuse vie, ne devine pas d'avance, sauf les détails secrets, et les milles beautés de rédaction, quelle peut être la pensée de cette partie des Mémoires! Qui ne sait à merveille qu'on y trouvera la vérité pour tout le monde, douce pour ceux qui ont beaucoup perdu et beaucoup souffert, dure pour les médiocrités importantes, qui se disputent les ministères et les ambassades auprès d'une royauté qui ne peut plus même donner de croix d'honneur? Qui est-ce qui ne s'attend à des lamentations sublimes sur des infortunes inouïes, à des attendrissemens de cœur sur toutes les misères de l'exil; sur le délabrement des palais où gîtent les royautés déchues; sur ces longs corridors éclairés par un quinquet à chaque bout, comme un corps de garde, ou un cloître; sur ces salles des gardes sans gardes; sur ces antichambres sans sièges pour s'asseoir; sur ces serviteurs rares, dont un seul fait l'étiquette qui autrefois en occupait dix; sur les malheurs toujours plus grands que les malheureux, qu'on plaint de loin pour ceux qui les souffrent, et de près pour soi-même?... Et puis après la politique vient la poésie; après les leçons sévères, les descriptions riantes, les observations de voyage, fines, piquantes, comme si le voyageur n'avait pas causé la veille avec un vieux roi d'un royaume perdu...."

I have given you this passage because it describes better than I could do myself the admirable narrative which I had the pleasure of hearing. M. Nisard says much more about it, and with equal truth; but I will only add his concluding words—"Voilà le voyage à Prague.... J'y ai été remué au plus profond et au meilleur de mon cœur par les choses touchantes, et j'ai pleuré sur la légitimité tombée, quoique n'ayant jamais compris cet ordre d'idées, et y étant resté, toute ma jeunesse, non seulement étranger, mais hostile."

I have transcribed this last observation for the purpose of proving to you that the admiration inspired by this work of M. de Châteaubriand's is not the result of party feeling, but in complete defiance of it.

In the "Revue de Paris" for March 1834 is an extremely interesting article from M. Janin, who was present, I presume, at the readings, and who must have been permitted, I think, now and then to peep over the shoulder of the reader, with a pencil in his hand, for he gives many short but brilliant passages from different parts of the work. This gentlemen states, upon what authority he does not say, that English speculators have already purchased the work at the enormous price of 25,000 francs for each volume. It already consists of twelve volumes, which makes the purchase amount to £12,000 sterling,—a very large sum, even if the acquisition could be made immediately available; but as we must hope that many years may elapse before it becomes so, it appears hardly credible that this statement should be correct.

Whenever these Memoirs are published, however, there can be no doubt of the eagerness with which they will be read. M. Janin remarks, that "M. de Châteaubriand, en ne croyant écrire que ses mémoires, aura écrit en effet l'histoire de son siècle;" and adds, "D'où l'on peut prédire, que si jamais une époque n'a été plus inabordable pour un historien, jamais aussi une époque n'aura eu une histoire plus complète et plus admirablement écrite que la nôtre. Songez donc, que pendant que M. de Châteaubriand fait ses mémoires, M. de Talleyrand écrit aussi ses mémoires. M. de Châteaubriand et M. de Talleyrand attelés l'un et l'autre à la même époque!—l'un qui en représente le sens poétique et royaliste, l'autre qui en est l'expression politique et utilitaire: l'un l'héritier de Bossuet, le conservateur du principe religieux; l'autre l'héritier de Voltaire, et qui ne s'est jamais prosterné que devant le doute, cette grande certitude de l'histoire: l'un enthousiaste, l'autre ironique; l'un éloquent partout, l'autre éloquent dans son fauteuil, au coin de son feu: l'un homme de génie, et qui le prouve; l'autre qui a bien voulu laisser croire qu'il était un homme d'esprit: celui-ci plein de l'amour de l'humanité, celui-là moins égoïste qu'on ne le croit; celui-ci bon, celui-là moins méchant qu'il ne veut le paraître: celui-ci allant par sauts et par bonds, impétueux comme un tonnerre, ou comme une phrase de l'Ecriture; celui-là qui boite, et qui arrive toujours le premier: celui-ci qui se montre toujours quand l'autre se cache, qui parle quand l'autre se tait; l'autre qui arrive toujours quand il faut arriver, qu'on ne voit guère, qu'on n'entend guère, qui est partout, qui voit tout, qui sait presque tout: l'un qui a des partisans, des enthousiastes, des admirateurs; l'autre qui n'a que des flatteurs, des parens, et des valets: l'un aimé, adoré, chanté; l'autre à peine redouté: l'un toujours jeune, l'autre toujours vieux; l'un toujours battu, l'autre toujours vainqueur; l'un victime des causes perdues, l'autre héros des causes gagnées; l'un qui mourra on ne sait où, l'autre qui mourra prince, et dans sa maison, avec un archevêque à son chevet; l'un grand écrivain à coup sûr, l'autre qui est un grand écrivain sans qu'on s'en doute; l'un qui a écrit ses mémoires pour les lire à ses amis, l'autre qui a écrit ses mémoires pour les cacher à ses amis; l'un qui ne les publie pas par caprice, l'autre qui ne les publie pas, parce qu'ils ne seront terminés que huit jours après sa mort; l'un qui a vu de haut et de loin, l'autre qui a vu d'en bas et de près: l'un qui a été le premier gentilhomme de l'histoire contemporaine, qui l'a vue en habit et toute parée; l'autre qui en a été le valet de chambre, et qui en sait toutes les plaies cachées;—l'un qu'on appelle Châteaubriand, l'autre qu'on appelle le Prince de Bénévent. Tels sont les deux hommes que le dix-neuvième siècle désigne à l'avance comme ses deux juges les plus redoutables, comme ses deux appréciateurs les plus dangereux, comme les deux historiens opposés, sur lesquels la postérité le jugera."

This parallel, though rather long perhaps, is very clever, and, à ce qu'on dit, very just.

Though my extracts from this very interesting but not widely-circulated volume have already run to a greater length than I intended, I cannot close it without giving you a small portion of M. de Lavergne's animated recital of the scene at the old Abbaye-aux-Bois;—an Abbaye, by the way, still partly inhabited by a society of nuns, and whose garden is sacred to them alone, though a portion of the large building which overlooks it is the property of Madame Récamier.

"A une des extrémités de Paris on trouve un monument d'une architecture simple et sévère. La cour d'entrée est fermée par une grille, et sur cette grille s'élève une croix. La paix monastique règne dans les cours, dans les escaliers, dans les corridors; mais sous les saintes voûtes de ce lieu se cachent aussi d'élégans réduits qui s'ouvrent par intervalle aux bruits du monde. Cette habitation se nomme l'Abbaye-aux-Bois,—nom pittoresque d'où s'exhale je ne sais quel parfum d'ombre et de mystère, comme si le couvent et la forêt y confondaient leurs paisibles harmonies. Or, dans un des angles de cet édifice il y a un salon que je veux décrire, moi aussi, car il reparaît bien souvent dans mes rêves. Vous connaissez le tableau de Corinne de Gérard: Corinne est assise au Cap Misène, sur un rocher, sa belle tête levée vers le ciel, son beau bras tombant vers la terre, avec sa lyre détendue; le chant vient de finir, mais l'inspiration illumine encore ses regards divins.... Ce tableau couvre tout un des murs du salon, en face la cheminée avec une glace, des girandoles, et des fleurs.... Des deux autres murs, l'un est percé de deux fenêtres qui laissent voir les tranquilles jardins de l'Abbaye, l'autre disparaît presque tout entier sous des rayons chargés de livres. Des meubles élégans sont épars çà et là, avec un gracieux désordre. Dans un des coins, la porte qui s'entr'ouvre, et dans l'autre une harpe qui attend.

"Je vivrais des milliers d'années que je n'oublierais jamais rien de ce que j'ai vu là.... D'autres ont rapporté des courses de leur jeunesse le souvenir d'un site grandiose, ou d'une ruine monumentale; moi, je n'ai vu ni la Grèce ... etc: ... mais il m'a été ouvert ce salon de l'Europe et du siècle, où l'air est en quelque sorte chargé de gloire et de génie.... Là respire encore l'âme enthousiaste de Madame de Staël; là reparaît, à l'imagination qui l'évoque, la figure mélancolique et pâle de Benjamin Constant; là retentit la parole vibrante et libre du grand Foy. Tous ces illustres morts viennent faire cortége à celle qui fut leur amie; car cet appartement est celui d'une femme célèbre dont on a déjà deviné le nom. Malgré cette pudeur de renommée qui la fait ainsi se cacher dans le silence, Madame Récamier appartient à l'histoire; c'est désormais un de ces beaux noms de femme qui brillent dans la couronne des grandes époques ainsi que des perles sur un bandeau. Révélée au monde par sa beauté, elle l'a charmé peut-être plus encore par les graces de son esprit et de son cœur. Mêlée par de hautes amitiés aux plus grands événemens de l'époque, elle en a traversé les vicissitudes sans en connaître les souillures, et, dans sa vie toute d'idéal, le malheur même et l'exil n'ont été pour elle que des charmes de plus. A la voir aujourd'hui si harmonieuse et si sereine, on dirait que les orages de la vie n'ont jamais approché de ses jours; à la voir si simple et si bienveillante, on dirait que sa célébrité n'est qu'un songe, et que les plus superbes fronts de la France moderne n'ont jamais fléchi devant elle. Aimée des poètes, des grands, et du Ciel, c'est à-la-fois Laure, Eléonore et Béatrix, dont Pétrarque, Tasse et le Dante ont immortalisé les noms.

"Un jour de Février dernier il y avait dans le salon de Madame Récamier une réunion convoquée pour une lecture. L'assemblée était bien peu nombreuse, et il n'est pas d'homme si haut placé par le rang ou par le génie qui n'eût été fier de s'y trouver. A côté d'un Montmorency, d'un Larochefoucauld, et d'un Noailles, représentans de la vieille noblesse française, s'asseyaient leurs égaux par la noblesse du talent, cet autre hasard de la naissance; Saint-Beuve et Quinet, Gerbet et Dubois, Lenormand et Ampère: vous y étiez aussi, Ballanche!...