Les paysagistes pourraient bien aussi étudier avec profit la peinture facile et vraie de M. Catlin qui n’est pourtant initié à aucun des procédés scabreux de l’art civilisé. M. Catlin peint tranquillement du premier coup, en mettant un ton juste et franc à côté d’un autre, et il ne paraît pas qu’il revienne jamais ni par glacis ni par empâtement. Mais son sentiment est si vif et en quelque sorte si sincère, son exécution si naïve et si spontanée, que l’effet, vu juste, est rendu juste. Il a fait ainsi des ciels d’une transparence et d’une lumière bien difficile à obtenir, même pour les praticiens les plus habiles des lointains d’une finesse rare et bien balancés entre la terre et le ciel. En présence de cette nature toute nouvelle, de ces formes singulières du pays, de cette couleur du ciel et des arbres, si originale, un peintre de profession se serait bien tourmenté pour exprimer toutes ces belles choses, et il y aurait sans doute mis beaucoup trop de ses préjugés et de sa personnalité civilisée. Il est très heureux que M. Catlin ait été seulement assez peintre pour faire tout bonnement sur la toile ce qu’il voyait, sans parti pris d’avance et sans convention européenne. Nous avons ainsi des steppes dont nous ne nous faisions pas une image, des buffles prodigieux, des chasses fantastiques, et une foule d’aspects et de scènes plus intéressantes l’une que l’autre. Ici, c’est un marais vert tendre, entouré d’arbres sveltes et légers. Là, c’est la plaine infinie avec ses grandes herbes mouvantes comme les vagues d’une mer sans repos, et l’on aperçoit une course diabolique de quelques animaux dont on a peine à distinguer la forme et qui fendent l’immensité. C’est un buffle poursuivi par un cavalier penché sur la crinière de son cheval sauvage; mais au-dessus des herbes profondes, on ne voit que les épaules bossues du buffle et les oreilles dressées du cheval. Quel drame! Où vont-ils? où s’arrêteront-ils? Quelques autres tableaux présentent les aventures de la navigation et de la guerre, des chasses où les hommes, couverts de peaux de loup, s’avancent à quatre pattes pour surprendre les buffles, où les chevaux sauvages sont enveloppés de lacets perfides, des cérémonies religieuses où de volontaires martyrs se font pendre et torturer en l’honneur du Grand Esprit.

LE CHARIVARI, Paris, 1845.

Il y avait là une magnifique collection, un musée rare, que dis-je? unique et précieux, amassé à grands frais, à grand’ peine, par un artiste passionné et patient, par M. Catlin, voyageur aussi intrépide que peintre naïf et que sincère historien. Ce musée est à la fois une collection d’objets d’art et un recueil de notes scientifiques sur une classe d’hommes qui diminue de jour en jour devant les empiètemens de la civilisation, et qui dans cinquante ans aura complètement disparu du globe. C’est le portrait aussi fidèle que possible, le daguerréotype d’un monde qu’on ne retrouvera plus, et le gouvernement l’a laissé partir, l’a laissé perdre; il n’a pas même senti la nécessité de l’acquérir. Il n’a fait ni une offre ni un prix à l’artiste qu’il eût récompensé ainsi qu’il devait l’être de dix ans d’études et d’efforts. Tout le monde y aurait gagné: le peintre qui craint devoir éparpiller un jour le résultat de tant de peines et de travaux, eût été heureux de le voir conservé, concentré, consacré à jamais, en lieu sûr, à la science et à l’art.

L’OBSERVATEUR, Oct. 9, 1845.

Le Musée-Indien de M. Catlin.—Lorsque la civilisation recule partout les bornes de son horison et resserre dans un étroit espace les peuplades nomades et sauvages qui se refusent au joug de la domination européenne, ce n’est pas sans un certain intérêt qu’on visite le Musée Indien de M. Catlin. En voyant la collection du célèbre touriste, l’esprit se refuse à croire que ce soit là l’œuvre d’un seul homme. Et cependant, rien n’est plus vrai. Explorateur hardi, M. Catlin a passé huit années de sa vie à parcourir les Montagnes Rocheuses et les parties les plus reculées de l’Amérique septentrionale; artiste enthousiaste, il a bravé les dangers, supporté les fatigues et les privations de toutes sortes pour mener à bonne fin son audacieuse entreprise. Il a visité les Indiens dans leurs wig-wams; il les a suivis dans leurs chasses; il a étudié leurs mœurs, leurs coutumes, ne se laissant arrêter par aucun obstacle, tenant quelquefois son pinceau d’une main, tandis qu’il conduisait son canot de l’autre. Aussi, ne nous montrerons nous pas d’une grande sévérité à l’égard de ses tableaux; ce n’est, pour la plupart, que des esquisses faites à grands traits et dont le mérite consiste dans la vérité des costumes et des sites et dans la ressemblance parfaite des portraits, ainsi que l’attestent les certificats les plus flatteurs délivrés au hardi voyageur, sur les lieux mêmes, par des personnes dont la véracité et la compétence ne sauraient être mises en doute.

La collection que M. Catlin a rapportée de ses excursions est d’autant plus curieuse qu’elle est unique en son genre. Elle se compose de plus de cinq cents tableaux représentant des portraits, des paysages, et des scènes de mœurs qui sont comme une histoire descriptive de ces races primitives, que la guerre et la chasse déciment chaque jour, et qui disparaîtront sans doute bientôt de la surface du globe.

Quant à M. Catlin, nous devrons à ses explorations et à sa collection de ne pas voir tomber dans l’oubli les mœurs, les costumes, et la physionomie de ces races, qui dans quelques siècles n’existeront peut-être plus qu’à l’état de souvenir.