Mais au train dont marchent les Yankees, il avait long à aller avant d’atteindre les vastes solitudes où sont encore disséminées les peuplades sauvages. La civilisation le poursuivait partout; là où il espérait voyager en canot, il était forcé de prendre le bateau à vapeur; là où il se croyait au milieu des sauvages, il se trouvait avec des compatriotes; l’Ouest, but de son voyage, semblait le fuir à mesure qu’il en approchait. Il maudissait les pionniers qui avec leur bêche et leur marteau ont implanté la civilisation dans les parties les plus reculées de l’Amérique, et il désespérait de rencontrer les Peaux-Rouges qui devenaient un mythe pour lui, lorsqu’il tomba au milieu d’un village Mandan. Sa joie fut un peu calmée en apercevant que la civilisation avait encore passé par là sous la forme d’un agent de la compagnie des fourrures du Missouri. Mais il restait assez de sauvagerie dans la localité pour le satisfaire provisoirement. Quand il eut bien vu et bien observé, quand il eut bien fumé le calumet de paix; bien vécu sur un quartier de buffle braisé, bien dormi sous le wigwam hospitalier, et “pourtraicté” le chef Mandan, revêtu de son grand costume de guerre, depuis les cornes de buffle dont il s’orne le front jusqu’à ses mocassins brodés de paille, y compris la longue bande de plumes d’aigle qui descend depuis le derrière de la tête jusqu’aux talons, M. Catlin reprit sa course vers les regions inconnues, en s’arrêtant en route chaque fois qu’un site ou quelques aventures ou des figures d’Indiens fournissaient des sujets à son pinceau.
M. Catlin est resté huit ans en voyage; il a visité quarante-huit tribus dont la population totale s’élevaient à plusieurs centaines de mille individus. Il a rapporté chez lui 350 portraits à l’huile d’Indiens, 200 tableaux représentant des vues de leurs villages, leurs wigwams, leurs jeux, et leurs cérémonies religieuses, leurs danses, leurs chasses, des paysages admirables, et enfin une nombreuse et très-curieuse collection de leurs costumes et vêtements, et d’autres objets de leur fabrique, depuis une de leurs maisons jusqu’à de petits riens qui leur servent de jouets.
Toute cette collection avec les portraits et les tableaux figurent au Louvre où le Roi Louis-Philippe leur a fait donner une place. La galerie Indienne de l’Amérique du Nord, de M. Catlin, est bien connue et montre le résultat auquel peut arriver un homme entreprenant, patient et ferme qu’inspirent le goût de l’art et une certaine dose d’enthousiasme.
C’est l’histoire de cet intéressant voyage que M. Catlin a écrite dans une série de lettres au nombre de 58, et accompagnées de 310 gravures au trait et de cartes géographiques. Ces lettres étaient écrites sur les lieux et envoyées par des Indiens jusqu’aux bureaus de postes placés par cette maudite civilisation jusqu’aux frontières les plus reculées de l’Ouest.
Peu de livres ont plus d’intérêt que celui de M. Catlin. On lit cet ouvrage avec le plaisir que l’on prendrait à la lecture d’un bon roman, s’il y avait encore de bons romans pour servir de point de comparaison. On suit M. Catlin dans ses courses vagabondes, on aime avec lui ces Indiens qu’il a toujours trouvés francs et hospitaliers, généreux et dignes. Ces Indiens si méconnus ont, quoique sauvages, toutes les qualités qui distinguent l’épicier le plus civilisé de la rue Saint-Denis, caporal de la garde nationale; comme celui-ci, ils sont bons pères, bons époux, amis dévoués; la seule différence entr’eux, c’est qu’ils ne payent pas très-exactement leurs contributions par la raison qu’on ne leur en demande pas, et qu’ils ne montent pas assidument leur garde, par l’autre raison qu’on ne connaît pas les guérites dans ce pays.
Une Odyssée de huit ans a fait apprécier à M. Catlin les mérites et les vertus des sauvages; et, après avoir lu son livre, j’ai fini par croire avec Jean-Jacques Rousseau que l’homme, tel que nous avons le malheur de le connaître, est un animal dépravé par la civilisation.
Rien de plus touchant que l’apologie des Indiens faite par M. Catlin, dans sa neuvième lettre; partout où il peut mettre en saillie la noblesse de leur caractère, M. Catlin le fait avec bonheur; il se souvient du bon temps passé au milieu d’eux, des marques d’affection qu’ils lui out données, et il les venge du mépris que les civilisés déversent sur ces pauvres et braves gens, contents de leur sort, sans regret du passé, sans souci de l’avenir, sans autres lois que celles de l’honneur qui est tout puissant chez eux.
Tous ceux qui ont lu les admirables romans de Cooper retrouvent dans l’ouvrage de M. Catlin les scènes, mais cette fois vraies, animées, vivantes, décrites avec tant de talent par le fécond romancier Américain. M. Catlin a décrit aussi l’embrâsement des prairies, et pouvait dire: Quorum pars magna fui; car il ne dut qu’à la vitesse de son “pony” Indien d’échapper à la flamme immense qui courait sur lui avec plus de rapidité qu’une locomotive lancée à fond de train. J’étais en sûreté, dit-il, que je tremblais encore. Une autre fois, plus de 2000 buffles se jettent à l’eau pour atteindre le canot dans lequel il nageait, et c’est à grand’peine qu’il se sauve et que le canot ne chavire pas, soulevé par le dos d’un de ces animaux; une autre fois encore, il se rencontre nez à nez avec une ourse grise accompagnée de ses deux petits, bête énorme de la taille d’un rhinocéros et qui vous dépèce un homme en un tour de main, à l’aide de ses ongles longs d’un décimètre et larges à la base de cinq centimètres pour finir par la pointe la plus aiguë.
Un des plus agréables épisodes de ce voyage, c’est la rencontre que fait M. Catlin, dans un immense désert et au détour d’un bois, d’un trappeur Canadien qui sifflait entre ses lèvres un vaudeville Français du temps de Louis XIV. et se mit à entrer en conversation avec M. Catlin, moyennant un langage dans lequel le Français, l’Anglais et l’Indien entraient chacun pour un tiers. L’honnête Baptiste, descendant d’un de ces hommes que les racoleurs allaient presser sur le quai de la Ferraille pour en faire des colons volontaires destinés à peupler le Canada, devint le compagnon de voyage de M. Catlin, le Vendredi dévoué de ce nouveau Robinson de terre ferme, et n’est pas le personnage le moins intéressant de la relation.
M. Catlin, indépendamment de son mérite d’écrivain et de dessinateur, aura celui d’avoir donné l’histoire la plus complète des mœurs de ces peuplades que la civilisation balaye devant elle et qu’elle tue avec de l’eau-de-vie et la variole. Ces peuplades, autrefois maîtresses du grand continent du nord de l’Amérique, s’éteignent rapidement; leur mémoire s’éteindrait même si de hardis voyageurs n’allaient pas recueillir parmi elles les renseignements qui peuvent la préserver de l’oubli. Au nombre de ces voyageurs il faut citer au premier rang l’honorable M. Catlin, qui a rectifié bien des idées erronnées et fait connaître bien des faits jusqu’ici ignorés.