MONITEUR INDUSTRIEL, Nov. 16, 1845.
Parmi tous les voyageurs qui ont exploré l’Amérique du Nord, aucun ne s’est occupé des races Indiennes autant que M. Catlin. Presque seul dans un canot d’écorce, il a suivi tout le cours du Missouri, et pendant huit années il en a parcouru en tous sens l’immense bassin, s’en allant de tribu en tribu, comme autrefois Hérodote, le père de l’histoire, s’en allait de ville en ville, de région en région, s’enquérant des mœurs, des traditions et des idées des populations lointaines.
M. Catlin est encore dans la force de l’âge, mais ses traits pâlis portent l’empreinte d’une vie déjà longuement et péniblement éprouvée. Son abord est froidement poli, son visage sévère et pensif, comme celui d’un homme qui a vu beaucoup de choses. Toute sa personne révèle une indomptable énergie. En public, il parle l’Anglais avec une remarquable puissance; il y a dans son accentuation quelque chose du magnifique enthousiasme d’un poète.
Le grand ouvrage de M. Catlin est un beau monument élevé à la science; il faut espérer qu’on songera à en donner une traduction Française. Chemin fesant, M. Catlin a dessiné et peint une étrange collection de vues, de scènes naturelles, de portraits d’indigènes et de scènes de mœurs. Cette nombreuse collection de toiles doit nécessairement se sentir de la rapidité forcée du travail, et des circonstances difficiles d’exécution où s’est trouvé l’artiste dans un voyage à travers les déserts de l’Ouest. On demeure, au contraire, étonné que le courageux explorateur ait pu mettre dans de telles peintures autant de mouvement et de vérité. Ici, c’est un troupeau de bisons surpris par des chasseurs qui se traînent en rampant, couverts de peaux trompeuses; là, c’est un guerrier à cheval, poursuivant son ennemi dans une course, sans hyperbole, vraiment échevelée; plus loin, c’est une danse frénétique, excitation à la volupté ou au carnage; ou bien des scènes de tortures qui semblent copiées dans l’enfer.
INDEPENDANCE, Brussels, Jan. 4, 1846.
Letters and Notes on the Manners, Customs, and Condition of the North American Indians, by G. Catlin (Lettres et Notes sur les Mœurs, les Coutumes, et l’Etat Social des Indiens du Nord de l’Amérique, par George Catlin). 2 vol. ornés de plusieurs centaines de planches.
Fils d’un homme de loi, élevé lui-même pour figurer au barreau, devenu enfin avocat, M. Catlin aimait trop le grand air et les voyages pour se laisser claquemurer dans l’antre de la chicane. Deux passions d’ailleurs se partageaient sa vie: la pêche et la peinture. Quand il n’était pas au bord d’une rivière, il était devant une toile, et vice-versâ. Il apprit la peinture sans maître, y devint habile après trois ou quatre ans d’études, et se demandait à quel but il dévouerait son existence, et l’esprit un peu enthousiaste qui l’animait, lorsqu’arrivèrent à Washington, des pays bien loin à l’Ouest, une douzaine d’Indiens au port noble et majestueux, accoutrés de leurs vêtements bizarres, mais pittoresques, la tête ornée de leur casque, le bras chargé de leur bouclier, le corps ceint de la tunique de peau d’antilope, les épaules couvertes du manteau de buffle.
Ces braves gens firent l’admiration des gamins et du beau monde de Washington et donnèrent beaucoup à réfléchir à notre peintre. Il se dit que les vêtements de la civilisation ne servaient pas seulement à voiler, mais à gâter la grâce et la beauté naturelles, que l’homme non garrotté dans les liens de l’art, devait offrir à l’artiste le plus magnifique modèle, et que l’histoire et les coutumes des peuplades sauvages étaient des sujets dignes d’occuper la vie d’un homme.
Ces réflexions étaient à peine achevées que M. Catlin prit son parti. Il consulta bien pour la forme quelques amis qui essayèrent de le détourner de son projet; ils lui représentèrent les dangers auxquels il allait s’exposer, les fatigues inouïes qu’il aurait à supporter et bien d’autres arguments auxquels il fut insensible. M. Catlin fit ses paquets qui n’étaient pas lourds, et qui se composaient de toiles roulées, de brosses, de couleurs, de papier et de crayons; il mit sa carabine en bandouliere; et le bâton blanc à la main il partit pour l’Ouest en quête d’aventures, de Peaux-Rouges, de buffles et de prairies.