"Ils avoient avec eux les PP. Jean de Brebœuf et Gabriel Lallemant, neveu des PP. Charles et Jerome Lallemant, dont nous avons parlé; et ils n'avoient pu engager ni l'un ni l'autre à se mettre en lieu de sûreté. Il eût pourtant été mieux qu'ils se fussent partagés et que le P. de Brebœuf eût usé de son autorité pour obliger son compagnon de suiver ceux, qui avoient pris la fuite; mais l'exemple tout récent du P. Daniel, et le danger, où étoient un grand nombre de catéchumènes de mourir sans Baptême, leur firent croire à tous les deux qu'ils ne devoient pas désemparer. Ils prirent donc leur poste chacun à une des extrémités de l'attaque, et ils furent toujours aux endroits les plus exposés, uniquement occupés à baptiser des mourans, et à encourager les combattans à n'avoir que Dieu en vûe.

"Enfin tous les Hurons furent tués ou pris, et les deux missionnaires furent du nombre des derniers. Les vainqueurs mirent ensuite le feu aux cabannes, et reprirent avec les prisonniers et tout le butin, le chemin de S. Ignace.

"De St. Ignace, où j'ai dit qu'on les avoit conduits d'abord, ils avoient été ramenés à St. Louis, et ils y furent reçus, comme on a coûtume de recevoir les prisonniers de guerre; on les épargna même d'autant moins, que leur procès étoit fait, et qu'on avoit résolu de ne les pas mener plus loin. Le P. de Brebœuf, que vingt années de travaux les plus capables de faire mourir tous les sentimens naturels, un caractère d'esprit d'une fermeté a l'épreuve de tout; une vertu nourrie dans la vûe toujours prochaine d'une mort cruelle, et portée jusqu'à en faire l'objet de ses vœux les plus ardens; prévenu d'ailleurs par plus d'un avertissement céleste que ses vœux seroient exaucés, se rioit également et des menaces et des tortures mêmes; mais la vûe de ses chers neophytes cruellement traités à ses yeux, repandoit une grande amertume sur la joye, qu'il ressentoit de voir ses esperances accomplies.

"Son compagnon, Gabriel Lallemant, qui ne faisoit que d'entrer dans la carrière apostolique, où il avoit apporté plus de courage que de force, et qui étoit d'une complexion sensible et delicate, fut surtout pour lui jusqu'au dernier soupir un grand sujet de douleur et d'inquiétude. Les Iroquois connurent bien d'abord qu'ils auroient á faire à un homme, à qu'ils n'auroient pas le plaisir de voir échaper la moindre foiblesse, et comme s'ils eussent appréhendé qu'il ne communiquát aux autres son intrépidité, ils le séparèrent après quelque tems de la troupe des prisonniers, le firent monter seul sur un échafant, et s'acharnèrent de telle sorte sur lui, qu'ils paroissoient hors d'eux-mêmes de rage et de désespoir.

"Tout cela n'empêchoit point le serviteur de Dieu de parler d'une voix forte, tantôt aux Hurons, qui ne le voyoient plus, mais qui pouvoient encore l'entendre; tantôt à ses bourreaux, qu'il exhortait à craindre la colère du ciel, s'ils continuoient à persécuter les adorateurs du vrai Dieu. Cette liberté étonna les barbares, et ils en furent choqués, quoiqu' accoutumés à essuyer les bravades de leurs prisonniers en semblables occasions. Ils voulurent lui imposer silence, et n'en pouvant venir à bout, ils lui coupèrent la lèvre inférieure, et l'extrémité du nez, lui appliquerent par tout le corps des torches allumées, lui brulerent les gencives, et enfin lui enforcèrent dans le gosier un fer rougi dans le feu.

"L'invincible missionnaire se voyant par ce dernier coup la parole interdite, parut avec un visage assuré, et un regard si ferme qu'il sembloit donner encore la loy à ses ennemis. Un moment après on lui amena son compagnon dans un équipage bien capable de toucher un cœur comme le sien, aussi tendre et aussi compatissant sur les maux d'autrui, qu'il étoit insensible aux siens propres. On avoit mis d'abord le jeune religieux tout nud et après l'avoir tourmenté quelque tems, on l'avoit enveloppé depuis les pieds jusqu'à la tête d'écorce de sapin, et on se preparoit à y mettre le feu.

"Dès qu'il apperçut le P. de Brebœuf dans l'affreux état, où on l'avoit mis, il frémit d'abord, ensuite lui dit ces paroles de l'Apôtre, Nous avons été mis spectacle au monde, aux anges, et aux hommes.[218] Le père lui répondit par une douce inclination de tête, et dans ce moment le P. Lallemant se trouvant libre, courut se jetter à ses pieds, baisa respectueusement ses playes, et le conjura de redoubler auprès du seigneur ses prières, pour lui obtenir la patience, et la foy, qu'il voyoit, ajoùta-t-il avec beaucoup de confusion, sur le point de lui échapper à tout moment. On le reprit aussitôt, et on mit le feu aux ecorces, dont il étoit couvert.

"Les bourreaux s'arrêtèrent quelque tems pour goûter le plaisir de le voir brûler lentement, et d'entendre ses soupirs et les gémissemens, qu'il ne pouvoit s'empêcher de pousser. Ils le laissèrent ensuite quelque tems, pour faire rougir des haches de fer, dont ils firent un collier, qu'ils mirent au cou du P. de Brebœuf; mais ce nouveau supplice n'ébranla pas plus le saint martyr, qui n'avoient fait les autres, et comme les barbares cherchoient quelque nouveau tourment, pour tacher de vaincre un courage qui les irritoit, un Huron apostat se mit à crier qu'il falloit jetter aux deux missionnaires de l'eau boüillante sur la tête, en punition de ce qu'ils en avoient jetté tant de froide sur celle des autres, et causé par-là tous les malheurs de sa nation, et on la répandit lentement sur la tête des deux confesseurs de Jesus Christ.

"Cependant la fumée épaisse qui sortoit des ecorces, dont le P. Lallemant étoit revêtu lui remplissoit la bouche, et il fut assez lontems sans pouvoir articuler une seule parole. Ses liens étant brûlés, il leva les mains au ciel, pour implorer le secours de celui qui est la force des foibles, mais on les lui fit baisser, en le frappant à grands coups de cordes. Enfin les deux corps n'étant plus qu'une playe, ce spectacle bien loin de faire horreur aux Iroquois, les mit de bonne humeur; ils se disoient les uns aux autres que la chair des François devoit être bonne, et ils en coupèrent sur l'un et sur l'autre de grands lambeaux, qu'ils mangèrent. Puis ajôutant la raillerie à la cruauté, ils dirent au P. de Brebœuf, 'Tu nous assurois tout à l'heure que plus on souffre sur la terre, plus on est heureux dans le ciel; c'est par amitié pour toi que nous nous étudions à augmenter tes souffrances, et tu nous en auras obligation.'

"Quelques momens après ils lui enlevèrent toute la peau de la tête, et comme il respiroit encore, un chef lui ouvrit le côté, d'où le sang sortant en abondance, tous les barbares accoururent pour en boire; après quoi le même, qui avoit fait la playe, découvrit le cœur, l'arracha, et le dévora. Le P. de Brebœuf étoit du diocèse de Bayeux, et oncle du traducteur du Pharsale. Il étoit d'une taille avantageuse, et mangré son abstinence extrême, et vingt années du plus pénible apostolat, il avoit assez d'embonpoint. Sa vie fut un heroisme continuel, et sa mort fut l'étonnement des bourreaux mêmes.