"'Tout le monde y travaille, et les missionnaires, qui dans ces commencemens n'avoient personne pour les servir, et pour qui les sauvages n'avoient aucune considération, n'étoient pas plus épargnés que les autres, on ne leur donnait pas même de cabanne séparée, et il falloit qu'ils se logeassent dans la première, où l'on vouloit bien les recevoir. Ces cabannes, parmi la plûpart des Nations Algonquines, sont à peu près de la figure de nos Glacières, rondes, et terminées en cone; elles n'ont point d'autres soûtiens, que de perches plantés dans la neige, attachées ensemble par les extrémités, et couvertes d'écorces assez mal jointes, et mal attachées aussi le vent y entre-t-il de toutes parts.
"'Leur fabrique est l'ouvrage d'une demie heure au plus, des branches de Sapin y tiennent lieu de nattes, et on n'y a point d'autres lits. Ce qu'il y a de commode, c'est qu'on peut les changer tous les jours; les neiges ramassées tout autour forment une espece de parapet, qui a son utilité, les vents n'y pénétrent point. C'est le long et à l'abri de ce parapet qu'on dort aussi tranquillement sur ces branchages, couverts d'une mechante peau que dans le meilleur lit; il en coûte à la verité au missionnaires pour s'y accoétumer, mais la fatigue et la necessité les y reduisent bientôt. Il n'en est pas tout-à-fait de même de la fumée, que presque toujours remplit tellement le haut de la cabanne, qu'on ne peut y être de bout, sans avoir la tête dans une espèce de tourbillon. Cela ne fait aucune peine aux sauvages, habitués dès l'enfance à être assis à terre, ou couchés tout le tems, qu'ils sont dans leurs cabannes, mais c'est un grand supplice pour les François, à qui cette inaction ne convient pas.
"'D'ailleurs le vent, qui entre comme je l'ai remarqué, par tous les côtés, y souffle un froid, qui transit d'une part, tandis qu'on étouffe, et qu'on est grillé de l'autre. Souvent on ne se voit point à deux ou trois pieds, on perd les yeux à force de pleurer, et il y a des tems, où, pour respirer un peu, il faut se tenir couché sur le ventre, et avoir la bouche presque collée contre la terre; le plus court seroit de sortir dehors, mais la plûpart du tems on ne le peut pas; tantôt à cause d'une neige si épaisse, qu'elle obscurcit le jour, et tantôt par ce qu'il souffle un vent sec, qui coupe le visage, et fait éclater les arbres dans les fôrets. Cependant un missionnaire est obligé de dire son office, de célébrer la messe, et de s'acquitter de toutes les autres fonctions de son ministere.
"'A toutes ces incommodités il en faut ajouter une autre, qui d'abord vous paroitra peu de chose, mais qui est réellement tres-considérable; c'est la persécution des chiens. Les sauvages en ont toujours un fort grand nombre, qui les suivent par tout, et leur sont très-attachés; peu caressans, par ce qu'on ne les caresse jamais, mais hardis et habiles chasseurs: j'ai déjà dit qu'on les dresse de bonne heure pour les différentes chasses, ausquelles on veut les appliquer; j'ajôute qu'il faut en avoir beaucoup pour chacune, parce-qu'il en périt un grand nombre par les dents et par les cornes des Bêtes fauves, qu'ils attaquent avec un courage, que rien ne rebute. Le soin de les nourrir occupe très-peu leurs maîtres, ils vivent de ce qu'ils peuvent attraper, et cela ne va pas bien loin, aussi sont ils toujours fort maigres; d'ailleurs ils ont peu de poil, ce qui les rend fort sensibles au froid.'
"Pour s'en garantir, s'ils ne peuvent approcher du feu, où il est difficile qu'ils puissent tenir tous, quand même il n'y auroit personne dans la cabanne, ils vont se coucher sur les premiers, qu'ils rencontrent, et souvent on se réveille la nuit en sursaut, presque étouffé par deux ou trois chiens. S'ils étoient un peu plus discrets, et se plaçoient mieux, leur compagnie ne seroit pas trop fâcheuse, on s'en accommoderoit même assez, mais ils se placent où ils peuvent; on a beau les chasser, ils reviennent d'abord. C'est bien pis encore le jour; dès qu'il parôit quelque chose à manger, il faut voir les mouvemens qu'ils se donnent pour en avoir leur part. Un pauvre missionnaire est à demi couché auprès du feu pour dire son bréviaire, ou pour lire un livre, en luttant de son mieux contre la fumée, et il faut qu'il essuye encore l'importunité d'une douzaine de chiens, qui ne font que passer et repasser sur lui, en courant après un morceau de viande, qu'ils ont apperçu. S'il a besoin d'un peu de repos, à peine trouvera-t'il un petit recoin, où il soit à l'abri de cette véxation. Si on lui apporte à manger, les chiens ont plutôt mis le museau dans son plat, qu'il n'y a porté la main; et souvent tandis qu'il est occupé à défendre sa portion contre ceux, qui l'attaquent de front, il en vieut un par derriere, qui lui enlève la moitié, ou qui en le heurtant, lui fait tomber le plat des mains, et répandre sa sagamité dans les cendres.
"Assez souvent les maux, dont je viens de parler, sont effacés par un plus grand, et au prix duquel tous les autres ne sont rien; c'est la faim. Les provisions, qu'on a apportées, ne durent pas lontems, on a compté sur la chasse, et elle ne donne pas toujours. Il est vrai que les sauvages sçavent endurer la faim avec autant de patience, qu'ils apportent peu de précautions pour s'en garantir; mais ils se trouvent quelquefois réduits à une si grande extrémité, qu'ils y succombent. Le missionnaire, de qui j'ai tiré ce détail, fut obligé dans son premier hyvernement, de manger les peaux d'aguilles et d'élans, dont il avoit rapetassé sa soutanne; après quoi il lui fallut se nourrir des jeunes branches, et des plus tendres écorces des arbres. Il soutint néanmoins cette épreuve, sans que sa santé en fût alterée, mais tous n'en ont pas eu la force.
"La seule malpropreté des cabannes, et l'infection, qui en est une suite nécessaire, sont pour tout autre qu'un sauvage, un vrai supplice; il est aisé de juger jusqu'où l'une et l'autre doivent aller parmi des gens, qui ne changent de hardes, que quand les leurs tombent par lambeaux, et qui n'ont nul soin de les nettoyer. L'été ils se baignent tous les jours, mais ils se frottent aussitôt d'huile ou de graisse d'une odeur forte. L'hyver ils demeurent dans leur crasse, et dans tous les tems on ne peut entrer dans leurs cabannes, qu'on ne soit empesté.
"Non seulement tout ce qu'ils mangent est sans apprêt, et ordinairement fort insipide, mais il regne dans leurs repas une malpropreté, qui passe tout ce qu'on en peut dire: ce que j'en ai vû, et ce qu'on m'en raconte vous feroit horreur. Il y a bien peu d'animaux, qui ne mangent plus proprement.
"Comme les villages sont toujours situés, ou auprès des bois, ou sur le bord des eaux, dès que l'air commence à s'échauffer, les Maringonins et une quantité prodigieuse d'autres moucherons, excitent une persécution bien plus vive encore que celle de la fumée, qu'on est même souvent obligé d'appeller à son secours car il n'y a presque point d'autre rémède contre la piques de ces petites insectes, qui vous mettent tout le corps en feu, et ne vous permettent point de dormir en repos. Ajoutez à cela les marches souvent forcées, et toujours très rudes, qu'il faut faire à la suite de ces barbares, tantôt dans l'eau jusqu'à la ceinture, tantôt dans la fange jusqu'aux genoux; dans les bois aux travers des ronces et des épines, avec danger d'en être aveuglé; dans les campagnes, où rien ne garantit d'un soleil aussi ardent en été que le vent est piquant pendant l'hiver. Si l'on voyage en canot, la posture gênante, où il faut s'y tenir, l'inaction où l'on y est, le peu de société qu'on peut avoir avec des gens qui ne sçavent rien, qui ne parlent jamais quand ils sont occupés, qui vous infectant par leur mauvaise odeur, et qui vous remplissent de saletés et de vermine, les caprices et les manières brusques qu'il en faut essuyer, les avarices, aux quelles on est exposé de la part d'un ivrogne, ou d'un homme que quelque accident inopiné, un songe, un souvenir fâcheux, font entrer en mauvaise humeur, la cupidité qui naît aisément dans le cœur de ces barbares, et qui a coûté la vie à plus d'un missionnaire, et si la guerre est declarée entre les nations parmi lesquelles on se trouve, le danger qu'on court sans cesse, ou de se voir tout à coup réduit à la plus dure servitude, ou de périr dans les plus affreux tourmens. Voilà la vie qu'ont mené surtout les premiers missionnaires."—Charlevoix, vol. vi., p. 59.
The lives of hardship here described were in many cases terminated by horrible deaths. The following is one relation, out of many of the same nature: