Une physionomie plus curieuse était celle de Lord Russell, plein d'anecdotes, spirituel, souvent froid en apparence, à l'occasion éloquent. A une dame qui demandait la permission de lui dédier un livre, il répliquait qu'à son grand regret il se voyait obligé de refuser: "parce que, comme chancelier de l'Université d'Oxford, il avait été très exposé aux auteurs."

Pour un chef politique, il avait un grave défaut. Sa mémoire des visages était très faible. Il se rencontra une fois en Ecosse chez un ami commun avec le jeune Lord D...., depuis comte de S.... Le jeune homme lui plut par sa personne et par ses opinions whig. Quand vint l'heure de la séparation, Lord John dit à Lord D.... tout le plaisir qu'il avait eu à faire sa connaissance, et ajouta: "Maintenant il faut que vous veniez me donner votre appui à la Chambre des communes." "Mais je ne fais pas autre chose depuis dix ans," répondit le jeune politicien. Son chef ne l'avait pas reconnu. Avec cela des distractions qui auraient pu le faire croire dénué d'éducation alors qu'il n'était que dénué d'artifice.

Etant assis un soir à un concert à Buckingham Palace, aux côtés de la duchesse de Sutherland, il se leva tout à coup, et s'en fut au fond de la pièce, où il s'assit auprès de la duchesse d'Inverness. La chose fut remarquée, et l'on soupçonna quelque querelle, aussi fut-il interrogé par un ami sur la cause de son attitude, et il répondit en toute sincérité: "Je ne pouvais rester plus longtemps auprès d'un feu aussi vif: je me serais évanoui." "Ah! très bien: la raison est bonne en effet, mais au moins avez-vous dit à la duchesse de Sutherland la raison de votre changement de place?" "Tiens, non, je ne crois pas le lui avoir dit: mais j'ai dit à la duchesse d'Inverness pourquoi je venais m'asseoir près d'elle."

Il n'était pas diplomate—comme on le peut voir—mais il avait de l'esprit, et sa conversation était pleine d'anecdotes curieuses. Il avait conversé avec Napoléon à l'île d'Elbe. Celui-ci l'avait pris par l'oreille, et lui avait demandé ce qu'en Angleterre on pensait des chances qu'il pouvait avoir de remonter sur le trône de France. "Sire," répondit Russell, "les Anglais considèrent vos chances comme nulles." "Alors vous pouvez leur dire de ma part qu'ils se trompent."


Autre physionomie intéressante, celle de Lord Shaftesbury, un beau type d'aristocrate, au physique comme au moral, très sensible et compatissant, un philanthrope bon et loyal, anti-esclavagiste militant. "Pauvres enfants," disait-il en écoutant le récit d'un inspecteur d'école d'enfants assistés. "Que pouvons-nous faire pour eux?" "Notre Dieu subviendra à tous leurs besoins," dit l'inspecteur, en servant le cliché habituel. "Oui, sans doute, mais il faut qu'ils aient à manger tout de suite," dit Shaftesbury, et sur l'heure il rentre chez lui, et expédie 400 rations de soupe. Le quiproquo d'un journaliste américain l'amusa fort. Devenu Lord Shaftesbury après avoir longtemps porté le nom de Lord Ashley, il signa une lettre sur l'émancipation des esclaves des Etats-Unis du Sud. "Où était-il donc, ce lord Shaftesbury," demandait le journaliste, "pendant que ce noble coeur, Lord Ashley, seul et sans appui, se faisait le champion des esclaves anglais dans les manufactures du Lancashire et du Yorkshire?" C'était un type admirable de grand seigneur, et de grand coeur, et l'on comprend ce que lui disait Beaconsfield, avec un peu d'emphase, une fois qu'il prenait congé, après lui avoir rendu visite dans son château: "Adieu, mon cher lord. Vous m'avez donné le privilège de contempler l'un des plus impressionnants des spectacles; de voir un grand noble anglais vivant à l'état patriarcal dans son domaine héréditaire."

Puis c'est Lord Houghton, qui avait de l'esprit et de la psychologie. Il venait de gagner une livre a un jeune homme de ressources très modestes, au cours d'une partie de whist, et comme il empochait la pièce: "Ah! mon cher enfant," dit-il, "le grand Lord Hertford, que les sots appellent le méchant Lord Hertford, avait accoutumé de dire: Il n'y a pas de plaisir à gagner de l'argent à un homme qui ne sent point sa perte. Comme c'est vrai!"

Et apercevant un jeune ami, au club, qui faisait un souper de pâté de foie gras et de Champagne, il lui fit un regard d'encouragement: "Voilà qui est bien, mon ami: toutes les choses agréables de la vie sont malsaines, ou coûteuses, ou illicites." C'est un peu la philosophie du Pudd'n-head Wilson de Mark Twain, qui déclare que, pour bien faire dans la vie, il faut se priver de tout ce que l'on aime, et faire tout ce que l'on n'aime point.

Notre auteur n'a point connu Wellington, mais des anecdotes lui ont été fournies à son égard, de première main.

C'était lors du couronnement de la reine Victoria. Celle-ci voulait aller au palais de Saint-James, n'ayant dans son carrosse que la duchesse de Kent et une dame d'honneur; mais Lord Albemarle, master of the Horse, exposa qu'il avait le droit de faire le trajet avec la reine, dans la même voiture, comme il l'avait fait avec Guillaume IV. De là, discussion. L'affaire fut soumise au duc de Wellington, considéré comme une sorte d'arbitre en choses de la cour. Sa réponse fut précise et peu satisfaisante. "La reine seule a droit de décider," dit-il: "elle peut vous faire aller dans la voiture ou hors de la voiture, ou courir derrière comme un s... chien de raccommodeur."