A ce troupeau grossier, et mené par des pasteurs grossiers, on chercherait avec peine quelques sentiments élevés, en dehors du courage personnel. C'est quelque chose assurément: mais n'est-il pas infiniment plus déshonorant de ne l'avoir point, qu'il n'est honorable de l'avoir? Il ne semble pas qu'il y ait tant à vanter la possession d'un attribut qu'il serait dégradant de ne pas posséder: c'est une vertu négative. La condition du peuple était pitoyable: entre le status des enfants des fabriques et l'esclavage, il était difficile d'apercevoir une différence. A Bedlam, les aliénés étaient enchaînés à leurs lits de paille, en 1828, et du samedi au lundi ils étaient abandonnés à eux-mêmes, avec les aliments nécessaires à portée, tandis que le geôlier allait s'amuser au dehors. En 1770, il y avait 160 offenses punies de la peine de mort, et le nombre s'en était beaucoup accru au commencement de ce siècle. Le vol simple appelait la peine capitale, et pour avoir volé cinq shillings de marchandises dans un magasin, c'était la corde. En 1789, on brûlait les faux monnayeurs. C'étaient du reste des réjouissances, que les exécutions, et pour inculquer à la jeunesse des sentiments moraux, on conduisait des écoles entières au spectacle. Ceci se passait encore en 1820. Sur le chapitre des dettes, la loi était féroce. Une femme est morte dans la prison d'Exeter après quarante cinq ans d'incarcération, cette dernière motivée par le fait qu'elle ne pouvait acquitter une dette de moins de 500 francs... Aussi les malheureux qui avaient perdu leur avoir, ou qui ne pouvaient faire face à leurs engagements, étaient-ils, pour ainsi dire, jetés dans les bras du crime. Plutôt que d'aller moisir dans les cachots, ils prenaient la fuite, et comme il faut manger, ils demandaient le nécessaire à la société. Ils le demandaient de façons variées: l'une des plus répandues, et qui est relativement honorable, consistait à se faire brigand de grand chemin. Nombre de vaincus de la vie embrassèrent cette carrière où l'on put voir des gentlemen ruinés et jusqu'à un prélat, l'évêque de Raphoe. Ils avaient beaucoup d'audace, pillant les voitures des invités à peu de distance du palais.

Voilà pour le passé.

C'est par le mouvement religieux, issu d'Oxford il y a bientôt soixante-dix ans, que la transformation fut opérée. Par le mouvement religieux, qui fut admirable, et aussi par le mouvement politique où la Révolution et la France jouèrent un rôle prépondérant. Ces deux facteurs ont puissamment contribué à remodeler l'Angleterre.

La passion politique était vive: et pendant un temps, tout l'intérêt se concentra sur ce qui se passait en France. Tous les esprits qui avaient à coeur la liberté civile et la liberté religieuse, tous ceux que l'impéritie et la suffisance de la classe aristocratique dégoûtaient, tous ceux qui voyaient avec mépris ce que l'Eglise avait pu faire de la religion, avaient embrassé la cause de la France révolutionnaire. Fox, à la prise de la Bastille, s'exclamait: "C'est le plus grand événement qui se soit passé au monde, et c'en est le meilleur." Il croyait que tout serait fini avec le démantèlement de la vieille forteresse symbolique et ne prévoyait pas qu'elle pouvait être sitôt reconstituée: l'idée que le peuple serait assez bête pour se forger, bénévolement, des chaînes pour s'entraver lui-même ne lui était point apparue. Par contre, Burke était pessimiste. Il ne voyait là que "la vieille férocité parisienne," et se demandait si, après tout, ce peuple n'est pas impropre à la liberté, et s'il n'a pas besoin d'une main vigoureuse pour le contenir. Il était pessimiste et autoritaire: aussi eut-il beaucoup d'adhérents; et Pitt bientôt se joignit à lui, au moins dans la haine des révolutionnaires. Son humiliation fut une joie profonde pour les whigs qui suivaient Fox: et il est intéressant de voir que, pour beaucoup, la défaite de Pitt comptait plus que celle de Napoléon. Il y avait des whigs jusque dans la famille royale, et ils étaient pleins d'ardeur. Au reste la cause était belle: c'était celle de la liberté contre l'autorité. "Nos adversaires," s'écriait Lord John Russell, "nous cassent le tympan avec le cri: 'Le roi et l'Eglise.' Savez-vous ce qu'ils entendent par là? C'est une Eglise sans évangile et un roi qui se met au-dessus de la loi." Oxford—clérical et littéraire—était tory; Cambridge, scientifique, qui avait eu Newton et attendait Darwin, était whig. Il est bon que la politique inspire de telles passions: car, au total, c'est la lutte entre les principes fondamentaux, et l'enjeu est de nature telle que nul n'a le droit de se désintéresser de la partie. Car l'enjeu ce sont les hommes mêmes, leurs privilèges et leurs droits, et s'ils se désintéressent, ils n'ont que ce qu'ils méritent le jour où la force s'appesantit sur eux brutalement.

A n'entendre parler que de politique, les enfants mêmes se troublaient "Maman," demandait la fille d'un whig éminent; "les tories naissent-ils méchants, ou bien le deviennent-ils?" "Ils naissent méchants," répliqua la mère, "et deviennent pires....' Une vieille fille excentrique, que l'auteur a connue, ne consentait à monter dans une voiture de louage qu'après avoir demandé au cocher s'il n'avait point transporté de malades atteints d'une maladie infectieuse, s'il n'était pas puseyite, et enfin s'il adhérait au programme whig.

"La passion aveugle," dit Topffer: elle aveuglait sur la moralité des procédés. Pitt, en visite chez une femme qui occupait un rang élevé dans le monde whig, au moment d'une élection, dit à son interlocutrice: "Eh bien! vous savez, nous l'emporterons. Dix mille guinées partiront demain par un homme de confiance pour le Yorkshire, et c'est pour notre usage qu'elles partent." "Du diable s'il en est ainsi," réplique la dame. Et la nuit même le porteur était arrêté, et son précieux fardeau allait grossir les poches des électeurs qui votèrent pour le candidat whig et en assurèrent la nomination.

C'est au cours de ces luttes politiques, pleines de feu et glorieuses, qui marquèrent principalement le début de ce siècle, et firent tant de bien à la nation, que les barrières entre les castes commencèrent à s'abaisser. Jusque-là, il n'y avait point de rapports entre l'aristocratie et la classe moyenne, en dehors des cas, encore rares, où la première patronnait l'aristocratie intellectuelle. (Voyez La Vie de Johnson par Boswell, par exemple.)

Les choses allaient à ce point que Wilberforce refusa la pairie pour ne point retirer à ses fils le privilège de fréquenter chez les gentlemen, les familles du commerce, etc. A l'école —et c'est lord Bathurst qui a raconté ceci à l'auteur—les fils de nobles étaient assis sur un banc à part, loin du contact avec les roturiers. Il fallait garder la tradition. C'est ce que faisait le marquis d'Abercorn, qui mourut en 1818. Il n'allait jamais à la chasse sans arborer sa décoration— son Blue Ribbon—et exigeait que pour faire son lit les femmes de chambre eussent les mains gantées, et de gants de peau, pas de fil.... Avant d'épouser sa cousine Hamilton, il la fit anoblir par le régent, pour ne pas se marier au-dessous de sa condition. Et quand il apprit qu'elle le voulait planter là pour suivre un amant, il la pria de prendre le carrosse de famille afin qu'il ne fût pas dit que Lady Abercorn avait quitté le domicile conjugal dans une voiture de louage. A ses yeux cette "voiture de louage" jetait évidemment un grand discrédit sur les operations. On a de la race ou l'on n'en a pas.

Nous avons dit plus haut que M. G.W.E. Russell avait connu beaucoup d'hommes marquants de ce siècle, et avait eu avec eux des relations personnelles. Il en fut de toutes sortes; leurs opinions religieuses et politiques étaient souvent très opposées, mais tous étaient au nombre des, notabilités du jour. Sur chacun d'eux, notre auteur donne son impression personnelle, et rappelle des souvenirs personnels ou des anecdotes intéressantes. Nous ne pouvons les passer tous en revue: mais on en peut citer quelques-uns.

Sir Moses Montefiore ne fut pas le plus célèbre: mais il avait une spécialité. Né en 1784, il mourut en 1885, ayant été toute sa vie un objet d'horreur pour les teetotallers; car de quel oeil en vérité pouvaient-ils considérer un homme qui buvait chaque jour une bouteille de porto, et à qui la Providence permettait de se bien porter? C'était indécent...