From the Comte de Paris

Château d'Eu, 17 septembre.

Mon cher Monsieur Reeve,—Je ne veux pas tarder un instant à vous remercier de votre lettre du 14, et des félicitations que vous m'adressez à l'occasion de la naissance de mon fils Ferdinand…. Grâces à Dieu, tout s'est passé aussi bien que possible et, depuis l'événement, la mère et l'enfant vont à merveille. Je vous remercie bien cordialement des voeux que vous formez pour celui-ci. Je connais de longue date les sentiments qui vous inspirent, et vous savez tout le prix que j'y attache.

Vous avez raison de dire que l'avenir se montre assez sombre pour toutes les nations de l'Europe. Les opérations de l'Amiral Courbet au Tonkin et en Chine montrent que notre marine se maintient à la hauteur de sa vieille réputation; elle le doit aux traditions, à l'esprit de corps, aux sentiments de respect pour les chefs qui s'est conservé chez elle tandis qu'il disparaissait ou s'affaiblissait partout ailleurs. Mais cette démonstration nous coûte bien cher. La guerre avec la Chine nous alarme, parce qu'il n'y a pas de guerre plus difficile à terminer que celle-là. La politique coloniale est un luxe que nous aurions pu nous donner dans un autre temps, mais que ne nous convient pas dans notre situation européenne. Elle a de plus été conduite d'une façon irrégulière, l'action au Tonkin succédant à l'inaction en Egypte. Cette affaire d'Egypte aurait pu servir de base à une entente avec l'Angleterre. Au lieu de cela on n'a pas voulu l'aider, puis on a boudé parce qu'elle agissait seule, et lorsque les difficultés ont commencé pour elle, on n'a su ni s'entendre absolument pour agir en commun, ni s'effacer derrière l'Europe pour ne pas assumer la responsabilité de l'echec de la conférence. Bien des gens croient ici que toute cette politique a eu pour but de sauver le ministère Gladstone. Cela n'en valait pas la peine. Il en est résulté de l'aigreur dans les journaux. Mais cette aigreur sent bien un peu le fonds des reptiles, et personne n'a sérieusement envie de chercher querelle à la perfide Albion.

Ceux qui admirent ses institutions et qui croient que leur pondération est la garantie du plus précieux de tous les biens—la liberté, se préoccupent vivement des tendances jacobines de notre ami Gladstone. L'extension du suffrage est logique, l'anéantissement de la chambre des Lords est logique. Mais les meilleures institutions ne sont pas les plus logiques. À force de logique on tend à remplacer le gouvernement pondéré de l'Angleterre par ce que nous appelons le gouvernement conventionnel, c'est à dire le despotisme d'une Assemblée unique appuyée sur la brutale loi du nombre. Que Dieu vous garde d'un tel avenir. C'est le voeu d'un ami sincère de vos institutions.

Ce qui préoccupe ici bien plus, et à bon titre, que les aventures coloniales, c'est la situation économique. La France s'appauvrit parce qu'elle perd en impôts improductifs une partie de son épargne, parce que ses fils travaillent moins, dépensent plus et boivent davantage, parce qu'ils demandent des salaires trop élevés, et parce que la concurrence allemande, américaine, italienne, anglaise, nous ferme peu à peu tous les marchés, et enfin parce que le phylloxera ruine la moitié du pays. Le courant protectionniste se prononce avec une force irrésistible en ce moment.

Je vous prie d'offrir mes hommages à Madame et à Mademoiselle Reeve, et de me croire Votre bien affectionné,

PHILIPPE COMTE DE PARIS.

From M. B. St.-Hilaire

Paris, 19 octobre.