“Le fait suivant peut être raconté comme trait de caractère: La pension, dans cette maison, était modique. Les élèves n’avaient de vin qu’en le payant séparément à la fin de chaque année. Tous les dimanches on distribuait des cartes, qui étaient une espèce de billet au porteur. En présentant cette carte au distributeur, on recevait une mesure de vin appelée roquille. Danton était généreux, et un de ses grands plaisirs alors était de régaler ses camarades en leur passant des cartes de roquilles, surtout à ceux qu’il savait n’avoir pas la bourse bien garnie. Sa générosité alla si loin, que, lorsqu’on fit le compté général et la proclamation publique de tous ceux qui avaient bu du vin, il se trouva être celui qui avait fait une plus grande consommation de roquilles. La veille du départ pour les vacances, le supérieur du petit séminaire adressa ces paroles à Danton: Mon ami, vous pouvez vous flatter d’être le plus grand buveur de la communauté. A ces mots, tous les rires d’éclater sur lui; il ne répondit pas, mais il se promit bien de ne plus boire de roquilles au petit séminaire. Malgré une véritable bonté, Danton était peu endurant, et on l’avait surnommé l’anti-supérieur, et même le républicain.

“A peine revenu à Arcis-sur-Aube, il déclara à sa mère qu’il ne rentrerait plus au petit séminaire: “Il y a là, dit-il, des habitudes qui ne me vont pas, et que je ne pourrai jamais comprendre.” L’année suivante, on le mit dans une pension laïque. Ses études n’y perdirent rien, car il eut depuis des succès qu’il n’avait pas obtenus auparavant. Il fit ainsi sa seconde, et y remporta la presque totalité des prix....

“Nous arrivons au mois de juin 1775. On apprend que le sacre de Louis XVI. va s’accomplir à Reims. Danton avait déjà plus d’une fois entendu les imprécations dont toute la France couvrait la mémoire de Louis XV. A l’âge de seize ans il en savait assez pour abhorrer l’emploi des lettres de cachet, qui étaient si prodiguées sous ce règne scandaleux. Le professeur avait annoncé qu’il donnerait l’événement du sacre du nouveau monarque comme texte d’amplification: Pour bien se pénétrer de son sujet, dit Danton d’un ton décidé, il faut se servir de ses yeux. Je suis curieux de voir comment se fait un roi.

“Son projet n’est confié qu’à quelques fidèles camarades qui lui prêtent de l’argent pour sa route. Il part sans prévenir son maître; il traverse son pays d’Arcis sans voir ses parents, dans la crainte de les trouver opposés à son pèlerinage. Après avoir franchi vingt-huit lieues sans encombre, il arrive à Reims, se glisse partout; il suit attentivement toutes les cérémonies du sacre, et il entend le jeune monarque, la main sur l’Évangile, prononcer le serment de régner par les lois et pour le bonheur de la nation. Que des réflexions fait naître un pareil spectacle dans un cerveau ardent, déjà prompt à concevoir de rapprochements!

“A son retour de Reims, les amis de Danton étaient impatients de l’entendre raconter tout ce qu’il avait vu. Cet appareil ne l’avait pas émerveillé, la richesse des décors de la cathédrale ne l’avait pas séduit. Il raisonnait assez déjà pour sentir que ce n’était guère plus qu’une pompe vaine, encore dispendieuse pour la France déjà si obérée. Le jeune voyageur s’égayait en parlant de ce nombreux essaim d’oiseaux de toute espèce auxquels on avait donné la volée dans l’église: “Plaisante liberté, disait-il, que de voltiger entre quatre murs, sans avoir de quoi manger ni poser son nid!” Il comparait aussi les oiseaux babillards aux courtisans qui entouraient déjà le nouveau roi, par continuation de leur dévouement pour le défunt. A l’entendre débiter avec autant de simplicité que de malice ses réflexions sur le luxe, on peut entrevoir que l’écolier moraliste, devenu grand, ne sera pas sans quelque exigence envers la royauté, et sans quelque sévérité envers les agents qui vivent des abus.

“Danton, revenu à Troyes, éprouva des difficultés pour rentrer à sa pension. Sa sortie, à l’insu du maître, avait indisposé celui-ci. Le voyageur, soumis et repentant, proteste qu’il na été à Reims que pour se mettre en mesure de faire en connaissance de cause son devoir d’amplification sur le sacre. Il produit effectivement un morceau des plus brillants, mais où il se défend d’introduire les observations hardies échappées dans la familiarité de conversation, qui ne peuvent se présenter dans une narration écrite, dont les convenances sont la première règle. Le maître, satisfait et surpris du mérite de l’œuvre, en fait lecture à ses élèves. Il dit qu’il aurait donné la première place à l’auteur s’il n’avait fait l’école buissonnière. Les camarades de Danton s’unissent avec enthousiasme à l’appréciation du maître; ils admirent comment l’enfant prodigue, leur ayant fait un récit aussi piquant, aussi jovial de son voyage, avait pu en même temps mettre dans son style autant de réserve et de noblesse. C’est ainsi que Danton fait admettre ses excuses, et sa grâce est devenue une espèce de triomphe. Il reprend sa classe, dont les travaux allaient bientôt se terminer. L’époque des compositions pour les prix annuels approchait; se fiant à sa facilité, Danton ne semble pas se préparer au concours. Mais dès que les sujets de composition sont donnés, il rassemble tous les efforts de son intelligence et obtient toutes les couronnes. Il déploie d’admirables moyens dans le discours français, la narration latine et la poésie. Imagination, jugement, exactitude, saillie dans la pensée, force, élégance, originalité dans l’expression, rien ne lui manque, et le 18 août 1775 fut peut-être le plus beau jour de sa vie. Le nom de Danton-Camut (qui était celui de sa mère pour le distinguer d’un homonyme son condisciple) fut répété au bruit des fanfares. Si le lauréat fut heureux, ce fut surtout en apportant ses lauriers à sa mère, objet de son culte et de son amour; cette piété filiale, dès lors le plus vif de ses sentiments, demeurera la même dans son cœur pendant tout le cours de sa vie, quelles qu’en soient les violences ou les distractions; plus tard, il la montra mieux encore, et l’homme auquel il voua la haine la plus tenace fut un misérable soupçonné d’avoir manqué de respect à Madame Danton.

“Lorsqu’un écolier se distinguait au collège, on songeait à la carrière que lui ouvriraient ses talents. Il faut en faire un prêtre ou un procureur. Le curé de Barberey, près Troyes, désignait déjà Danton pour qu’il lui succédât dans son presbytère; mais le moment de séjour que Danton avait fait au séminaire ne lui avait pas inspiré la vocation ecclésiastique. Il avait besoin de liberté, il lui fallait les franches allures, l’indépendance. Il demandait une profession libérale, il désirait être avocat.... Démosthènes et Cicéron, qu’il venait de commencer à connaître n’étaient-ils pas des avocats? La famille réunie ayant déféré au vœu de Danton, il fut décidé qu’il irait à Paris et qu’il travaillerait chez un procureur pour y apprendre la procédure en même temps qu’il ferait ses études de droit, pour se préparer au barreau.

“Ici vient se placer une circonstance intéressante qui fait honneur à Danton et qui fournit une nouvelle preuve de sa tendresse pour ses parents. Madame veuve Danton, demeurée seule avec sa nombreuse famille, s’était remariée pour lui donner un soutien. Elle avait épousé M. Recordin, estimable négociant, dont la bonté est restée proverbiale dans le pays: bon et brave comme Recordin. Par suite de sa facilité dans ses relations, les affaires de la maison Recordin se trouvèrent embarrassées. Danton, loin d’exiger les comptes qu’il avait droit de demander de la fortune qui lui revenait de son père, fut le premier à offrir des secours à son beau-père; il mit à sa disposition tout ce qui lui appartenait; il alla jusqu’à engager la portion du bien de ses tantes qui devait lui échoir un jour, ne craignant pas d’aliéner son présent en son avenir. Il faut mettre ses affaires en règle, disait-il, quand on fait un grand voyage.

“Tels furent les préparatifs du départ.

“Tous les témoignages de ses camarades, parents et amis, déposent de la délicatesse de Danton sous tous les rapports; à l’exception du prêt de quelques écus qui lui furent offerts par ses camarades pour le voyage de Reims, il n’a jamais demandé d’argent à qui que ce soit, dans les moments où, soit comme écolier, soit comme clerc de procureur, il a pu éprouver de ces gênes de jeune homme qui rendent hardi aux emprunts.