“L’enfance de Danton n’eut rien de remarquable; il fut élevé, suivant l’usage du pays, à peu près comme un enfant de la nature.

“Il avait été nourri par une vache, ce qui est usité en Champagne, quand les mères ne sont pas assez fortes pour allaiter leurs enfants. La vache nourrice de Danton fut un jour aperçue par un taureau échappé, qui se précipita sur elle et donna au pauvre enfant un coup de corne qui lui arracha la lèvre. C’est à cette cicatrice que tenait la difformité de sa lèvre supérieure.

“En grandissant, Danton, comme tous les êtres doués d’une force extraordinaire, éprouvait le besoin de l’exercer. Il voulut un jour faire preuve de vigueur, prendre sa revanche et lutter contre un taureau. Il était difficile qu’il sortit vainqueur de la lutte. Un coup de corne lui écrasa le nez.

“Ces accidents auraient dû le rendre prudent, mais il n’y a guère de prudence là où il y a grande surabondance de vie. Un jour le robuste enfant croit pouvoir faire marcher devant lui les porcs de la ferme qui obstruaient l’entrée de la maison. Il les attaque à coups de fouet; mais son pied glisse, il tombe, et les porcs devenus furieux, se ruent sur lui et lui font une terrible blessure, assez semblable à celle dont Boileau fut victime dans son enfance, au dire d’Helvétius, qui attribuait à cette blessure la disette de sentiment qu’il prétendait remarquer dans les ouvrages du poète. Quel que soit le mérite de cette appréciation, elle ne serait pas applicable à Danton. Sa virilité avait été compromise, non perdue, et il conserva toute son énergie et toute sa hardiesse. Rien ne l’arrêtait: chaque jour il donnait de nouvelles preuves de témérité. A peine fut-il rétabli de ce malheureux accident, qu’entraîné par sa passion pour la natation, il faillit se noyer et fut atteint d’une fièvre maligne, à laquelle vint se joindre une petite vérole très grave, accompagnée du pourpre. Tout semblait ainsi se réunir pour le défigurer.

“Pour faire contracter à son enfant quelques habitudes de discipline, la mère de Danton le remit d’abord à la surveillance d’une maîtresse d’école; celle-ci n’avait pas le temps ou la volonté d’user avec lui d’indulgence. Danton trouva quelque différence dans la comparaison de ce nouveau régime avec les tendresses de sa mère et de son aïeul: non moins sévère que la demoiselle Lambercier de J.-J. Rousseau, la maîtresse d’école croyait ne pouvoir se passer de verges pour diriger les enfants, et Danton lui avait paru avoir les premiers droits à ses corrections. Tous ses contemporains se souvenaient de l’avoir vu faire trop souvent l’école buissonnière et employer les heures de classe à barboter dans l’Aube. Il préférait la liberté de vivre à l’ennui de répéter les caractères de l’alphabet. Il avait cependant d’heureuses aptitudes et apprenait rapidement; mais toute habitude réglée était antipathique à sa nature.

“A huit ans, il fut débarrassé de la rigoureuse maîtresse, et transvasé, comme il le dit lui-même, dans une institution supérieure. Le chef de cette institution croyait savoir assez de latin pour en enseigner les éléments. Quand les premiers principes de la grammaire ne sont pas montrés avec une habile méthode aux jeunes intelligences, elle leur offre peu d’attrait.

“Danton en avait peu-être un peu moins pour Lhomond que pour le jeu de cartes. A peine le devoir terminé, en hâte il courait avec quelques camarades dans un coin pour faire sa partie. Des billes ou des gâteaux étaient le bénéfice du gagnant. Souvent vainqueur, il partageait toujours avec le vaincu. Quand il se trouvait seul, il lisait ou allait se promener ans les bois ou dans les champs.

“Pour modifier cette humeur un peu sauvage, les parents de Danton crurent devoir le mettre dans une maison religieuse.

“Quoiqu’il ne fût point destiné à l’état ecclésiastique, on le plaça d’abord au petit séminaire de Troyes; mais la monotonie de cette maison lui devint bientôt pénible. Pendant tout le temps qu’il y resta, il observa la règle, mais il ne pouvait souffrir que sa récréation fût subitement interrompue par un coup de cloche. Cette cloche, disait-il, si je suis encore forcé de l’entendre longtemps, finira par sonner mon enterrement.

“Un reproche mal fondé et reçu publiquement du supérieur décida Danton à solliciter sa sortie du séminaire.