“Les maîtres des cafés, alors peu nombreux dans Paris, étaient eux-mêmes des bourgeois d’honnête allure. Ils maintenaient le bon ton de leur maison par leur civilité. Ils faisaient rarement fortune, à l’exception de deux ou trois qui étaient de premier rang. Le Café de l’École n’était pas précisément à ce niveau; mais il était l’un de ceux qui avaient la meilleure réputation. Nous croyons voir encore le maître de la maison avec sa petite perruque ronde, son habit gris et sa serviette sous le bras. Il était rempli de prévenances pour ses clients, et il en était traité avec une considération cordiale. Une femme des plus recommandables et fille de la maison, aussi douce que gracieuse, tenait le comptoir. Parmi les habitués, qui paraissaient s’arrêter avec un intérêt particulier à ce comptoir, on put remarquer un jeune avocat qui, d’abord fort gai et jovial, parut quelque temps après plus sérieux. Ce jeune avocat était Danton; il avait cru d’abord ne causer que généralement et sans conséquence avec les dames du comptoir; son cœur s’y était pris, et Danton était amoureux. Mademoiselle Gabrielle Charpentier n’avait pas songé à se défier des assiduités de Danton; elle se trouva bientôt, à son insu, préoccupée du même sentiment. Sans être dans le secret de cette inclination, le père et la mère Charpentier ne furent pas très surpris quand la main de leur fille leur fut demandée par le jeune avocat. La vivacité de son caractère leur fit craindre un moment de consentir à cette union; mais il avait su toucher le cœur de Gabrielle. Lorsqu’on disait: Qu’il est laid! elle répétait, presque comme l’avait dit une femme au sujet de Lekain: Qu’il est beau! Elle admirait son esprit, que l’on trouvait trop piquant; son âme, que l’on trouvait trop ardente; sa voix, que l’on trouvait forte et terrible, et qu’elle trouvait douce.

“Il fallait cependant prendre des renseignements sur ce prétendant. M. Charpentier visita particulièrement les procureurs chez qui Danton avait travaillé, et les avocats avec lesquels il avait été en rapport au barreau. Il n’y eut qu’une voix en sa faveur. D’après des renseignements aussi satisfaisants, les bons parents ne s’informèrent point de sa fortune; ils y tenaient peu, quoique en ayant eux-mêmes une assez modeste. Pourtant, ils donnaient en mariage à leur fille une somme de 40,000 francs, ce qui était pour l’époque une dot considérable. Ils imposaient à leur gendre une seule condition, c’est qu’il exerçât un état; c’est qu’il fût occupé. La profession d’avocat au parlement était sans doute une profession honorable et libre, mais trop libre peut-être, et qui ne commandait pas un travail assez assidu. Danton promit de remplir les vœux de son beau-père; il s’exprima dans des termes si chaleureux, que le père et la mère Charpentier se mirent à aimer Danton presque autant que leur fille.

“Des amis de Danton lui conseillèrent d’acheter une charge d’avocat aux conseils. M. et Madame Charpentier offrirent généreusement la dot de leur fille; mais ce n’était que 40,000 francs, et il en fallait 80,000! Des Champenois dévoués proposèrent de compléter ce qui manquait pour le payement de la charge.

“Ils s’en rapportaient tous à la délicatesse et à la probité de Danton; sa bonne conduite était sa caution. Le mariage n’ayant plus de cause de retard, les bans publiés, le consentement de sa mère arrivé d’Arcis-sur-Aube, Georges-Jacques Danton et Gabrielle Charpentier furent unis, et le même jour il entra, comme il le disait gaiement, en puissance de femme et en charge d’officier ministériel; le même jour, mari et avocat aux conseils.

“Les avocats aux conseils réunissaient les doubles fonctions d’avocats et de procureurs; ayant peu de procédure à faire, ils avaient l’avantage de rester maîtres de leurs affaires et de ne pas subir, comme les avocats des autres cours, la loi d’un procureur préoccupé du désir d’attirer à lui tous les bénéfices. Les fonctions des avocats aux conseils avaient aussi quelque chose d’éminemment propre à élever l’âme des jeunes gens; leur mission consistait souvent à redresser les torts du parlement et des cours supérieures. Ils communiquaient journellement avec les maîtres des requêtes, avec les conseillers d’État, avec les hommes du plus haut rang, qui étaient obligés de recourir à leur ministère pour lutter contre les usurpations dont ils avaient à se plaindre.

“Les avocats aux conseils avaient ainsi l’occasion, en discutant avec les ministres eux-mêmes, soit pour les attaquer, soit pour les défendre, d’apprendre à connaître les rapports des autorités entre elles, la vraie distinction des pouvoirs, l’organisation civile dans toute son étendue, l’ordre social dans son ensemble: c’était une excellente école pour créer des économistes, des politiques, des législateurs.

“En exposant le rôle et la mission des avocats aux conseils, nous aurions peut-être dû expliquer que tels étaient au moins la pensée et le droit de l’institution. Faut-il constater maintenant ce qu’était en fait l’institution? Sur le nombre de soixante membres composant l’honorable confrérie, on voyait plusieurs hommes distingués qui sentaient la dignité de leurs fonctions, traitaient leurs clients avec générosité et délicatesse, les affaires avec science, application et courage. Mais tous, il faut bien le dire, n’avaient pas un sentiment aussi élevé de leurs devoirs, et il en était quelques-uns dont l’émulation consistait à faire beaucoup de grosses.

“Au moment où Danton fut reçu avocat aux conseils, c’était en 1787; il avait vingt-huit ans, sa femme en avait vingt-cinq. Dans ce moment, l’Ordre était divisé en trois partis plus ou moins actifs.

“Les anciens voulaient créer un syndicat, à la tête duquel ils auraient été tout naturellement placés.