“Les jeunes arrivants appartenaient aux idées nouvelles, et ne voulaient être ni conduits ni éconduits.

“Un troisième parti se composait des hommes modérés et pacifiques qui, aimant le repos avant tout, et, comme on a dit depuis, la paix partout et toujours, ne voulaient se mêler à aucune action et préféraient laisser faire le mal à leur détriment plutôt que de se mouvoir en aucun sens et se laisser déranger même par un progrès qui leur eût été utile, mais qui aurait pu les désheurer.

“On a déjà pressenti à quel parti Danton avait dû se rallier. Il ne méconnaissait pas la discipline qui doit présider à la bonne organisation d’une compagnie judiciaire; mais il croyait que la force et la puissance réelles des compagnies sont dans leur indépendance, comme le talent même des membres de ces corporations ne peut se passer de la dignité du caractère.

“L’homme qui, en entrant dans une compagnie, dessine ses opinions avec une énergique rudesse, peut s’attendre à rencontrer bien des luttes et bien des hostilités.

“Voulant juger la valeur du nouvel arrivant, les avocats, sous prétexte de bienvenue, et sans l’avoir averti à l’avance, lui firent subir une épreuve en latin. On lui imposa pour sujet l’exposé de la situation morale et politique du pays dans ses rapports avec la justice. C’était, comme Danton l’a dit depuis, lui proposer de marcher sur des rasoirs.... Il ne recula point. Saisissant même comme une bonne fortune la difficulté inattendue dans laquelle on croyait l’enlacer, il s’en tira avec éclat, et laissa ses auditeurs dans l’étonnement de sa présence d’esprit et de la décision de son caractère. Il ne craignit point d’aborder la politique qui commençait a pénétrer en toute affaire, et qui était peut-être ici une cause secrète du piège qui lui était tendu. On espérait surprendre en défaut un jeune avocat qui levait la tête et annonçait des principes d’indépendance. Danton, en homme de talent habile à triompher des plus grandes difficultés, osa parler des choses les plus actuelles; il dit que, comme citoyen ami de son pays, autant que comme membre d’une corporation consacrée à la défense des intérêts privés et publics de la société, il désirait que le gouvernement sentît assez la gravité de la situation pour y porter remède par des moyens simples, naturels et tirés de son autorité; qu’en présence des besoins impérieux du pays, il fallait se résigner à se sacrifier; que la noblesse et le clergé, qui étaient en possession des richesses de la France, devaient donner l’exemple; que, quant a lui, il ne pouvait voir dans la lutte du parlement, qui éclatait alors, que l’intérêt de quelques particuliers puissants qui combattaient les ministres, mais sans rien stipuler au profit du peuple. Il déclarait qu’à ses yeux l’horizon apparaissait sinistre, et qu’il sentait venir une révolution terrible. Si seulement on pouvait la reculer de trente années, elle se ferait amiablement par la force des choses et le progrès des lumières. Il répéta dans ce discours, qui ressemblait au cri prophétique de Cassandre: Malheur à ceux qui provoquent les révolutions, malheur à ceux qui les font!

“Plusieurs fois les vieux avocats qui avaient tendu ce piège à Danton voulurent interrompre son improvisation. Ils avaient cru entendre des mots qui les effrayaient, tels que motus populorum, ira gentium, salus populi suprema lex.... Les jeunes gens qui, récemment sortis des collèges, avaient le droit de comprendre le latin mieux que les anciens, qui l’avaient oublié ou ne l’avaient jamais su, répondaient à leurs vieux confrères qu’ils avaient mal entendu, que le récipiendaire était resté dans une mesure parfaite, irréprochable.

“Espérant constater plus facilement dans le texte d’une rédaction écrite les pensées imprudentes qu’ils avaient cru saisir en écoutant ses paroles, les anciens demandèrent que Danton déposât son discours de réception sur la table de la chambre du conseil. Danton répondit qu’il n’avait rien écrit. Il avait déjà pour système d’écrire le moins possible. Ainsi qu’il l’a dit depuis, on n’écrit point en révolution. Il ajouta d’ailleurs que si l’on désirait porter un jugement sur les paroles qu’il avait prononcées, il ne prétendait pas s’y opposer. Il était assez certain de sa pensée et de sa mémoire pour répéter avec fidélité toute son improvisation.... Le reméde eût été pire que le mal. L’aréopage trouva que c’était déjà bien assez de ce qu’on avait entendu, et la majorité s’opposa avec vivacité à la récidive.

“Le cabinet acheté par Danton était loin, au moment où il en devint titulaire, de posséder une clientèle nombreuse. Il n’en fut pas moins toujours d’un grand désintéressement vis-à-vis de ses clients.

“Il se montrait peu exigeant dans la question des honoraires, même lorsqu’il avait gagné sa cause. Lorsque son client venait s’acquitter envers lui, il lui arrivait souvent de dire: c’est trop, et de rendre ce qu’il appelait le trop. Dans certaines affaires perdues, il refusait toute rémunération. ‘Je n’ai point de déboursés, disait-il, puisque je n’ai point fait d’écritures, et que j’ai laissé à la régie son papier timbré.’ Il lui arrivait, bien qu’il ne fût pas riche, de donner lui-même des secours d’argent à des clients malheureux.

“Une pareille conduite ne mène pas rapidement à la fortune. Cependant le cabinet de Danton s’améliora en très peu de temps. En dirigeant dignement ses affaires, il gagnait de vingt à vingt-cinq mille francs par an; son sort de père de famille était assuré.