“Dans ce temps où la France était encore divisée en provinces, les classes inférieures pouvaient se réclamer des grands seigneurs de leur pays, et ceux-ci aimaient souvent par vanité autant que par humanité à protéger leurs vassaux. La maison de Brienne était de Champagne, près Arcis-sur-Aube. Danton était connu du comte de Brienne, ancien ministre de la guerre, et de l’archevêque de Sens, alors premier ministre. Il comptait parmi ses clients M. de Barentin. Il avait des conférences avec lui pour ses affaires particulières, et plusieurs fois, après les avoir traitées, M. de Barentin s’entretenait avec son avocat des affaires publiques. La manière supérieure dont Danton voyait les choses avait frappé M. de Barentin et lui avait laissé une vive impression de sa capacité.

“Devenu garde des sceaux, M. de Barentin se souvint aussitôt de son avocat et lui fit demander s’il voulait être secrétaire de la chancellerie? Danton, dans un long entretien qu’il eut avec ce ministre, lui exposa avec détails un plan qu’il croyait pouvoir éloigner les déchirements que l’opposition des parlements allait enfanter. Quelques-uns de ces parlements venaient d’être exilés: Danton pensait que leur rappel n’était pas une chose de la plus grande urgence. Il fallait avant tout les enlacer dans la participation aux réformes; ils en étaient autant les adversaires que la noblesse et le clergé, dont ils faisaient en quelque sorte partie et dont ils avaient les privilèges. Tous les privilégiés enfin, quels que fussent leurs costumes, qu’ils eussent un manteau de noblesse, une soutane de prêtre ou une robe de palais, tous, selon l’opinion de Danton, devaient contribuer aux charges qui ne pesaient que sur le tiers État, c’est-à-dire sur l’immense majorité; la nation attendait l’allégement du fardeau intolérable qu’elle ne pouvait plus supporter, la résignation était épuisée....

“Si ces idées étaient acceptées, le roi, étant à leur tête, se trouverait conquérir dans l’intérêt de tous une puissance supérieure à tous les intérêts particuliers. Il pourrait réaliser les demandes de la raison et donner, par un progrès réel, toute satisfaction aux lumières du siècle et à la philosophie, interprète des vrais besoins de l’humanité.

“En résumé, le plan conçu par Danton tendait à faire accomplir par le roi une réforme progressive qui, laissant en place les pouvoirs établis, les rendit, à leur insu ou malgré eux, les instruments de cette équité pratique qui aurait fortifié à la fois tous les organes du mécanisme social. M. de Barentin parla du projet de Danton à l’archevêque de Sens. On parut l’approuver. Dans l’intervalle, la cour répudia ce système trop net et trop décisif pour ses allures. Le parlement fut rappelé. Brienne croyait en avoir gagné les principaux membres.

“Mais trois mois après—novembre 1787—lorsque le roi fut obligé de venir à Paris tenir un lit de justice à ce même parlement pour obtenir l’enregistrement d’un édit portant création de divers emprunts jusqu’à concurrence de 450 millions, Louis XVI rencontra la plus violente opposition dans cette cour qu’on croyait réduite. Il voulut vaincre l’opposition en exilant les plus récalcitrants, les conseillers Fréteau, Sabatier, de Cabre et le duc d’Orléans.... Au mois de mai suivant, 1788, le même parlement rendit un arrêt qui réclama avec véhémence ‘les lois fondamentales de l’État; le droit de la nation d’accorder des subsides, le droit des cours du royaume de vérifier les édits, de vérifier dans chaque province les volontés du roi, et de n’en accorder l’enregistrement qu’autant qu’elles seraient conformes aux lois constitutives de la province, ainsi qu’aux fondamentales de l’État; l’immovabilité et l’indépendance des magistrats, le droit pour chaque citoyen de n’être jamais traduit en aucune manière devant d’autres juges que ses juges naturels désignés par la loi; le droit, sans lequel tous les autres sont inutiles, de n’être arrêté, par quelque ordre que ce soit, que pour être remis sans délai entre les mains des juges compétents; protestant la cour du parlement contre toute atteinte qui serait portée aux principes exprimés.’

“M. de Barentin proposa de nouveau a Danton d’être secrétaire du sceau. Celui-ci remercia en disant que l’état de la question politique était changé. ‘Nous n’en sommes plus aux réformes modestes; ceux qui les ont refusées ont refusé leur propre salut; nous sommes, dit-il plus nettement que jamais, à la veille d’une révolution. Eh quoi! ne voyez-vous pas venir l’avalanche?...

A. R. C. de Saint-Albin.”

VI
EXTRACTS FROM DOCUMENTS
Showing the Price Paid for Danton’s Place at the Conseils du Roi, the Sources from which he Derived the Money for its Payment, and the Compensation Paid on its Suppression in 1791.