"M. le chevalier Newton ne dit pas que l'espace est l'organe dont Dieu se sert pour apercevoir les choses; il ne dit pas non plus que Dieu ait besoin d'aucun moyen pour les apercevoir. Au contraire, il dit que Dieu, étant présent partout, aperçoit les choses par sa présence immédiate, dans tout l'espace où elles sont, sans l'intervention ou le secours d'aucun organe ou d'aucun moyen. Pour rendre cela plus intelligible, il l'éclaircit par une comparaison. Il dit que comme l'âme, étant immédiatement présente aux images qui se forment dans le cerveau par le moyen des organes des sens, voit ces images comme si elles étaient les choses mêmes qu'elles représentent; de même Dieu voit tout par sa présence immédiate, étant actuellement présent aux choses mêmes, à toutes les choses qui sont dans l'univers, comme l'âme est présente à toutes les images qui se forment dans le cerveau. M. Newton considère le cerveau et les organes des sens comme le moyen par lequel ces images sont formées, et non comme le moyen par lequel l'âme voit ou aperçoit ces images lorsqu'elles sont ainsi formées. Et dans l'univers il ne considère pas les choses comme si elles étaient des images formées par un certain moyen ou par des organes, mais comme des choses réelles que Dieu lui-même a formées et qu'il voit dans tous les lieux où elles sont sans l'intervention d'aucun moyen. C'est tout ce que M. Newton a voulu dire par la comparaison dont il s'est servi lorsqu'il suppose que l'espace infini est, pour ainsi dire, le sensorium de l'Etre qui est présent partout."
Leibnitz Replied:
"Il se trouve expressément dans l'appendice de l'Optique de M. Newton que l'espace est le sensorium de Dieu. Or le mot sensorium a toujours signifié l'organe de la sensation. Permis à lui et à ses amis de s'expliquer maintenant tout autrement, je ne m'y oppose pas.
"On suppose que la présence de l'âme suffit pour qu'elle s'aperçoive de se qui se passe dans le cerveau; mais c'est justement ce que le P. Malebranche et toute l'école cartésienne nient et ont raison de nier. Il faut toute autre chose que la seule présence pour qu'une chose représente ce qui se passe dans l'autre. Il faut pour cela quelque communication explicable, quelque manière d'influence. L'espace, selon M. Newton, est intimement présent au corps qu'il contient, et qui est commensuré avec lui; s'ensuit-il pour cela que l'espace s'aperçoive de ce qui se passe dans le corps, et qu'il s'en souvienne après que le corps en sera sorti? Outre que l'âme étant indivisible, sa présence immédiate, qu'on pourrait s'imaginer dans le corps, ne serait que dans un point. Comment donc s'apercevrait-elle de ce qui se fait hors de ce point? Je prétends d'être le premier qui ait montré comment l'âme s'aperçoit de ce qui se passe dans le corps.
"La raison pourquoi Dieu s'aperçoit de tout n'est pas sa simple présence, mais encore son opération; c'est parce qu'il conserve les choses par une action qui produit continuellement ce qu'il y a de bonté et de perfection en elles. Mais les âmes n'ayant point d'influence immédiate sur les corps, ni les corps sur les âmes, leur correspondance mutuelle ne saurait être expliquée par la présence."
Clarke Answered:
"Le mot de sensorium ne signifie pas proprement l'organe, mais le lieu de la sensation. L'œil, l'oreille, etc., sont des organes, mais ce ne sont pas des sensoria. D'ailleurs M. le chevalier Newton ne dit pas que l'espace est un sensorium, mais qu'il est (par voie de comparaison) pour ainsi dire le sensorium, etc.
"On n'a jamais supposé que la présence de l'âme suffit pour la perception; on a dit seulement que cette présence est nécessaire afin que l'âme aperçoive. Si l'âme n'était pas présente aux images des choses qui sont aperçues, elle ne pourrait pas les apercevoir; mais sa présence ne suffit pas, à moins qu'elle ne soit aussi une substance vivante. Les substances inanimées, quoique présentes, n'aperçoivent rien; et une substance vivante n'est capable de perception que dans le lieu où elle est présente; soit aux choses mêmes, comme Dieu est présent à tout l'univers; soit aux images des choses, comme l'âme leur est présente dans son sensorium. Il est impossible qu'une chose agisse ou que quelque sujet agisse sur elle dans un lieu où elle n'est pas présente, comme il est impossible qu'elle soit dans un lieu où elle n'est pas. Quoique l'âme soit indivisible, il ne s'ensuit pas qu'elle n'est présente que dans un seul point. L'espace fini ou infini es absolument indivisible, même par la pensée; car on ne peut s'imaginer que ses parties se séparent l'une de l'autre sans s'imaginer qu'elles sortent, pour ainsi dire, hors d'elle-mêmes; et cependant l'espace n'est pas un simple point.
"Dieu n'aperçoit pas les choses par sa simple présence, ni parce qu'il agit sur elles, mais parce qu'il est non-seulement partout, mais encore un être vivant et intelligent. On doit dire la même chose de l'âme, dans sa petite sphère, ce n'est point par sa simple présence, mais parce qu'elle est une substance vivante, qu'elle aperçoit les images auxquelles elle est présente, et qu'elle ne saurait apercevoir sans leur être présente."