"L'espace n'est pas une substance, un être éternel et infini, mais une propriété ou une suite de l'existence d'un être infini et éternel. L'espace infini est l'immensité mais l'immensité n'est pas Dieu;[60] donc l'espace infini n'est pas Dieu. Ce que l'on dit ici de l'espace n'est point une difficulté. L'espace infini est absolument et essentiellement indivisible, et c'est une contradiction dans les termes que de supposer qu'il soit divisé; car il faudrait qu'il y eût un espace entre les parties que l'on suppose divisés; ce qui est supposer que l'espace est divisé et non divisé en même temps.[61] ...
"Il ne s'agit pas de savoir ce que Goclenius[62] entend par le mot de sensorium, mais en quel sens M. le chevalier Newton s'est servi de ce mot dans son livre. Si Goclenius croit que l'œil, l'oreille, ou quelque autre organe des sens est le sensorium, il se trompe. Mais quand un auteur emploie un terme d'art et qu'il déclare en quel sens il s'en sert, à quoi bon rechercher de quelle manière d'autres écrivains ont entendu ce même terme? Scapula traduit le mot dont il s'agit ici, domicilium, c'est-à-dire le lieu ou l'âme réside."
Reply of Leibnitz:
"Si l'espace infini est l'immensité, l'espace fini sera l'opposé de l'immensité, c'est-à-dire la mensurabilité ou l'étendue bornée. Or l'étendue doit être l'affection d'un étendu. Mais si cet espace est vide, il sera un attribut sans sujet, une étendue d'aucun étendu. C'est pourquoi, en faisant de l'espace une propriété, l'on tombe dans mon sentiment, qui le fait un ordre des choses et non pas quelque chose d'absolu.
"Si l'espace est une réalité absolue, bien loin d'être une propriété ou accidentalité opposée à la substance, il sera plus subsistant que les substances. Dieu ne le saurait détruire, ni même changer en rien. Il est non-seulement immense dans le tout, mais encore immuable et éternel en chaque partie. Il y aura une infinité de choses éternelles hors de Dieu.
"Dire que l'espace infini est sans parties, c'est dire que les espaces finis ne le composent point, et que l'espace infini pourrait subsister quand tous les espaces finis seraient réduits à rien. Ce serait comme si l'on disait, dans la supposition cartésienne, d'un univers étendu sans bornes, que cet univers pourrait subsister quand tous les corps qui le composent seraient réduits à rien ...
"Je serais bien aise de voir le passage d'un philosophe qui prenne sensorium autrement que Goclenius.
"Si Scapula dit que sensorium est la place où l'entendement réside, il entendra l'organe de la sensation interne; ainsi il ne s'éloignera point de Goclenius.