"J'ai encore objecté que, si l'espace est une propriété, et si l'espace infini est l'immensité de Dieu, l'espace fini sera l'étendue ou la mensurabilité de quelque chose finie. Ainsi l'espace occupé par un corps sera l'étendue de ce corps, chose absurde, puisqu'un corps peut changer d'espace, mais qu'il ne peut point quitter son étendue.

"J'ai encore demandé: si l'espace est une propriété, de quelle chose sera donc la propriété, un espace vuide borné, tel qu'on s'imagine dans le récipient épuisé air? Il ne paraît point raisonnable de dire que cet espace vuide, rond ou quarré, soit une propriété de Dieu. Sera-ce donc peut-être la propriété de quelques substances immatérielles, étendues, imaginaires, qu'on se figure (se semble) dans les espaces imaginaires?

"Si l'espace est la propriété ou l'affection de la substance qui est dans l'espace, le même espace sera tantôt l'affection d'un corps, tantôt d'un autre corps, tantôt d'une substance immatérielle, tantôt, peut-être, de Dieu, quand il est vuide de toute autre substance matérielle ou immatérielle. Mais voilà une étrange propriété ou affection, qui passe de sujet en sujet. Les sujets quitteront ainsi leurs accidents comme un habit, afin que d'autres sujets s'en puissent revêtir. Après cela comment distinguera-t-on les accidents et les substances?

"Que si les espaces bornés qui y sont, et si l'espace infini est la propriété de Dieu, il faut (chose étrange) que la propriété de Dieu soit composée des affections des créatures; car tous les espaces finis, pris ensemble, composent l'espace infini.

"Que si l'on nie que l'espace borné soit une affection des choses bornées, il ne sera pas raisonnable non plus que l'espace infini soit l'affection ou la propriété d'une chose infinie. J'avais insinué toutes ces difficultés dans mon écrit précédent, mais il ne paraît point qu'on ait tâché d'y satisfaire.

"J'ai encore d'autres raisons contre l'étrange imagination que l'espace est une propriété de Dieu. Si cela est, l'espace entre dans l'essence de Dieu. Or l'espace a des parties; donc il y aurait des parties dans l'essence de Dieu, spectatum admissi.

"De plus des espaces sont tantôt vuides, tantôt remplis; donc il y aura dans l'essence de Dieu des parties tantôt vuides, tantôt remplies, et par conséquent sujettes à un changement perpétuel. Les corps remplissant l'espace rempliraient une partie de l'essence de Dieu, et y seraient commensurés; et, dans la supposition du vuide, une partie de l'essence sera dans le récipient. Ce dieu à parties ressemblera fort au dieu stoïcien, qui était l'univers entier, considéré comme un animal divin.

"Si l'espace infini est l'immensité de Dieu, le temps infini sera l'éternité de Dieu; il faudra donc dire que ce qui est dans l'espace est dans l'immensité de Dieu, et par conséquent dans son essence; et que ce qui est dans le temps est dans l'éternité de Dieu. Phrases étranges, et qui font bien connaître qu'on abuse des termes.

"En voici encore une autre instance. L'immensité de Dieu fait que Dieu est dans tous les espaces. Mais si Dieu est dans l'espace, comment peut-on dire que l'espace est en Dieu, ou qu'il est sa propriété? On a bien ouï dire que la propriété soit dans le sujet; mais on n'a jamais ouï dire que le sujet soit dans la propriété. De même, Dieu existe en chaque temps, comment donc le temps est-il dans Dieu, et comment peut-il être une propriété de Dieu? Ce sont des alloglossies perpétuelles....

"Comme j'avais objecté que l'espace a des parties, on cherche un autre échappatoire en s'éloignant du sens reçu des termes, et soutenant que l'espace n'a point de parties; parce que ses parties ne sont point séparables et ne sauraient être éloignées les unes des autres par discerption. Mais il suffit que l'espace ait des parties, soit que ces parties soient séparables ou non; et on les peut assigner dans l'espace, soit par les corps qui y sont, soit par les lignes ou surfaces qu'on peut mener....