«On monte beaucoup après avoir passé Vassen; ces environs sont d'une variété étonnante pour la beauté et la singularité des paysages. Des nappes d'eau, des cascades qui se précipitent de roches en roches, forment dix et quinze chutes avant de se perdre dans les sapins qui contrastent avec la blancheur des eaux toutes réduites en écume. Des maisons d'une construction particulière, placées contre les rochers pour les mettre à l'abri des avalanches, des poutres jetées sur différentes masses de rochers pour passer la Reuss et autres torrens dont les eaux sont bouillonnantes et jaillissantes, des arcades de pierres pour joindre des rochers suspendus sur ces précipices, rochers de mille formes bizarres occupent le voyageur, et ne lui donnent plus le tems d'apercevoir les mauvais pas qu'il franchit. Il y a sans doute des hommes assez malheureux, qui ne verroient que des dangers, et ne seroient occupés que de leurs craintes et des terreurs paniques; c'est en effet une grande privation de ne pas sentir les beautés de la nature, elle devient un malheur réel quand ce plaisir se trouve remplacé par des angoisses et de la frayeur. Un tableau d'un autre genre nouveau, et pour lequel les expressions manquent, est une forêt rasée et abattue par une avalanche, il y a quelques années, ces sapins de plus de cent pied de long, ont eu le tems de perdre leurs feuilles et de permettre à la vue de passer à travers cette énorme quantité de bois et de branches entre lacées de mille manières bizarres, et d'apercevoir des rocs épars, des eaux qui circulent autour, et tombent quelque fois en cascades. C'est une spectacle qui devient effrayant quand on pense à la force et à la violence du moyen qui a pu occasionner un pareil effet. On recueille dans ce canton la résine des mélèzes. Quoique Vassen soit déjà fort élevé, on y cultive encore quelque jardinage, et il y a aussi quelque cerisiers sauvages. Il y a environ cinq-lieues jusqu'à Altorf.

«Après avoir passé Vassen, on trouve cinq ou six superbes cascades formées par la Reuss. Elle fait un bruit à étourdir: la chaleur qu'il faisoit, avoit procuré une abondante fonte de neige, et l'eau avoit beaucoup augmenté depuis le matin. Des bouleaux, des sapins, et des mélèzes, groupés ensemble, formoient des contrastes agréables par la variété et le mélange des différens verts. Les chemins sont faits à grand frais et avec beaucoup de soin; on a jetté des arcades en différens endroits pour joindre les rochers, et faire passer les chemins par-dessus; on entend mugir la Reuss sous ses pieds elle écume par-tout, il faut être accoutumé à ce spectacle pour n'en pas être effrayé. Les rochers de droite et de gauche sont par-tout à pic et d'une granit, qui est jaunâtre dans différens endroits; dans d'autres, il est décomposé, passant à l'état d'argile; c'est le felds-path qui subit le premiere ce changement. Des quartiers de rochers des parties de montagnes sont épars; des chalets, des habitations solitaires sont placé aux environs des endroits où il y a quelque pâturage. Il y a un de ces rochers qui est une belle masse de granit, appellée la Pierre du Diable; on n'oublie pas de la faire remarquer, parce qu'il y a un conte populaire à son sujet que de graves auteurs nous ont conservé. Le vallon se rétrécit beaucoup avant d'arriver à Gestinen.

«On a élevé par-tout de murailles à de très-grandes hauteur pour faire le chemin. Tout ce travail, vu le local, est incroyable pour la difficulté; de gros blocs de granits sont rangés sur les bords du chemin pour servir de barrières dans les endroits les plus dangereux. Ces passages sont si étroit qu'il faut peu de chose pour les interrompre. Le pont du Diable est d'une seul arche à plein ceintre de quatre toises d'ouverture deux et demie de large, et de douze toises d'élévation au-dessus de l'eau; le fracas et la rapidité avec laquelle l'eau passe sous ce pont, ne permettent gueres qu'on la considère tranquillement de dessus le pont, on est toujours tenté de s'en éloigner.—La distance depuis Gestinen jusqu'à Teufelsbruck ou pont du Diable, qui est environ deux lieues, suffit pour prouver ce que nous disons; cette vallée, qu'on nomme Schollenen, offre à chaque pas des difficultés vaincues, des rochers franchis, des intervalles comblés par des murailles, où il a fallu employer des montagnes de pierres.

«Les chemins sont pavés partout mieux que dans beaucoup de villes; des chevaux et des mulets chargés les fréquentent toute l'année; et dans quels pays ces grands travaux ont-ils été exécutes? Dans un véritable chaos de rochers et montagnes dont partie sont bouleversés, et l'autre paroît prête à s'écrouler sur le passant, qui ne voit sous ses pieds que des écueils, des gouffres et des précipices, au fond desquels roule un torrent écumant et furieux. Si les rochers sont menaçans, les avalanches sont encore plus dangereuses dans ce redoutable passage; il n'y a point d'année qu'il ne périsse des hommes et des bêtes de somme; on fait voir un endroit où une avalanche transporta à plus de cent toises au-dela de la Reuss, dix-neuf chevaux et mulets chargés ainsi que leurs conducteurs; dans d'autres endroits des quartiers de rochers prodigieux qui ont été déplacés et transportés de même.

«Après avoir passé le pont du Diable, le chemin tourne à gauche, puis à droite, pour monter une rampe assez rapide, très-bien pavée, qui conduit à une ouverture dans le rocher, c'est le seul passage qui se presente, nommé Urner-Loch, trou du pays d'Urner ou Urseren; un rocher fort élevé est sur la gauche, et les cascades de la Reuss à droite; l'entrée du passage est obscure, c'est une galerie souterraine pratiquée dans le roc, haute de neuf pieds environ de façon qu'un homme peut y passer à cheval, de onze pieds de large et trente-deux toises de long; on a pratiqué dans le milieu une ouverture pour donner du jour; cette roche est toute de granit, ainsi que celles qui sont autour du pont du Diable; Il y a environ soixante ans que cette galerie a été ouverte; le chemin passoit auparavant en dehors sur une espèce de pont qui tournoit le rocher, et se trouvoit exactement suspendu et fort mal assuré au-dessus des cascades de la Reuss; de frequens accidens, de grands frais pour reconstruire et entretenir ce pont, souvent entraîné par les eaux, ont necessité l'ouverture de ce passage.

«En sortant de ce passage obscur, on est surpris d'entrer dans une plaine ouverte, riante et couverte de verdure, et de voir couler à côté de soi une onde limpide et tranquille. Ce tableau est d'autant plus frappant qu'on vient de voir le contraste le plus effrayant; ce passage souterrain est comme le rideau qui se lève entre deux décorations, dont l'une representoit le chaos et le bouleversement de la nature, et l'autre celle de la nature naissante et parée des premiers et des plus simples ornemens; cette plaine est unie, de forme ovale, couverte d'un vaste gazon et de pâturages, entre lesquels serpente doucement la Reuss: sur ces bords il y a quelques buissons et peu d'arbres, ce sont des aulnes. Des cabanes de bois, des chalets isolés et solitaires sont répandus ca et là à l'entrée du vallon: à gauche est le village d'In-der-Matt bâti en pierres, et à neuf; dans le fond celui de hospital et situé sur le penchant d'un coteau, il est dominé par une grosse tour: les montagnes du St. Gothard servent de fond au tableau, elles sont trop éloignées pour laisser apercevoir leur aridité; des montagnes nues, couvertes d'une verdure légère sans arbres et sans buissons, bordent les deux côtés du vallon: enfin tout paroît jeune et d'une création nouvelle au premier coup d'oeil, qui met le spectateur dans l'état où est un homme à son réveil après un rêve épouvantable, où il n'a vu que des objets effrayans; il se trouve heureux et content d'être en sûreté et hors des dangers qui le menaçoient, tant les impressions de son rêve lui sont encore présentes.

«Ce vallon offre des remarques intéressantes pour l'histoire naturelle, sa position, sa forme, et son nivellement ne laissent aucun doute que cet emplacement n'ait été le séjour des eaux; en examinant les bords du lit de la Reuss, on reconnoît que le terrain de ce vallon est par couches horizontales de pierres argileuses; le pied des montagnes qui entourent le vallon sur la droite est de pierre calcaire grise, à la même hauteur, et à mi-côte, sur la gauche, on trouve de la pierre ollaire. Voilà encore une de ces circonstances où il seroit intéressant de connoître la hauteur exacte de cette pierre calcaire, et de pouvoir comparer son niveau avec d'autres que nous avons déjà observé être aussi déposées au pied des montagnes dans de petits vallons fort élevés, analogues à celui dont il est question. Quelque secousse aura rompu l'enceinte de rocher qui fermoit ce bassin: l'écoulement des eaux aura achevé de creuser ce passage, où coule actuellement la Reuss, et le vallon qui est au-dessous. Quoique les angles rentrans et saillans des montagnes ayent lieu dans quelque endroits, il s'en faut de beaucoup que ce soit une règle certaine: le vallon qui descend du Saint Gothard à Altorff est une de ces exceptions. Une autre chose remarquable dans ce vallon, c'est qu'au sortir du passage souterrain que nous avons dit être creusé dans le granit, il y a tout à côté sans interruption, et formant la même masse de rocher, de la pierre schisteuse micacée, mêlée de quartz, dont les couches sont perpendiculaire, se fendent et tombent par morceaux, qui ont la forme de poutres ou de bois équarris. Cette espèce de roche est aussi haute que celle de granit, et composée, dans des proportions différentes, des mêmes parties intégrantes que le granit; n'a-t-elle pas été apposée et formée contre celle de granit, qui assurément doit être plus ancienne, puisqu'elle est enveloppée par la roche schisteuse[5]?

Footnote 5:[ (return) ] Here is an example of the junction of the granite with the schistus; and probably here will be a proper opportunity of investigating the formation of those two things. Our author here supposes the granite to be the primary, and the schistus to be the secondary body; on the contrary, I believe that schistus to be the primary in relation to the granite, and that the granite had invaded the schistus, as will be made to appear in its proper place.

Ce vallon, d'une bonne lieue de longueur sur moitié de largeur, peut occasionner bien des réflexions; nous avons été obligé de passer rapidement sur ces objets, nous ne faisons que les indiquer. Au-haut de la montagne rapide, qui est au-dessus du village d'In-der-Matt, il y a un petit bois de sapins, auquel il est défendu de toucher sous peine de la vie. Il est réservé contre les avalanches; ce sont les seules arbres qu'on voie sur les hauteurs environnantes; derrière ce bois on apperçoit un glacier d'où descend un torrent qui va se jetter dans la Reuss; il amène, ainsi que les autres qui descendent de ce coté, des pierres schisteuses micacées, mêlées de quartz, de même nature que celle qui est à coté du passage souterrain. On monte par un beau chemin au village de Hospital, qui dépend aussi du pays d'Urseren: tout ce canton est renommé pour ces excellens fromages. Il n'y a que des pâturages et point d'autre culture. Le bois, qui est de première nécessité dans un pays aussi froid, aussi élevé et toujours entouré de neige, y manque totalement, on est obligé de l'aller chercher dans la vallée de Schollenen, et on traine sur la neige le bois de charpente. Le village de Hospital est situé sur des roches schisteuses mêlées de mica et de quartz, elles sont bleues, verdâtres, et grises. C'est à Hospital qu'est la rencontre de différens chemins pour passer le Saint-Gothard; il y en a un qui venant du Vallais, passe à côté du glacier du Rhône et par la montagne de Fourk. Un second qui vient des Grisons, passe par Disentis et Chiamut entre les sources du bas Rhin. Ce sont des sentiers: qu'on juge de ce qu'ils peuvent être d'après le grand chemin que nous venons de décrire, qui conduit de la Suisse en Italie.

«Sur la droite du village de Hospital est un vallon que nous avons visité jusqu'au village de Zum-d'Orff, à une grand demi-lieue. Il y règne aussi une couche de pierre calcaire à même hauteur, au bas de la montagne qui renferme le vallon, et nous prions de remarquer qu'elle est aussi sur la droite, et que sur la gauche il y à de pierre ollaire; une masse énorme de cette espèce, sous laquelle on travailloit depuis long-tems pour en tirer de quoi faire des poêles, ayant perdu son équilibre, est tombée sur le côté. Les rochers qui dominent, sont des rochers schisteuse micacées avec du quartz. Ce dernier village fait aussi partie de la vallée d'Urseren, c'est le pays habité le plus élevé de l'Europe; les habitons sont forts et robustes; les montagnes de ce canton étant nues, arides, et fort rapide, les avalanches y sont fréquentes.