«La ville de Santa Fée de Bogota, capital du nouveau royaume de Grenade, a environ 4 degrés de latitude N. et 304 de longitude, prise de l'île de Fer, est située au pied et sur le penchant d'une montagne escarpée qui la couvre à l'est; elle domine une plaine de douze lieues de largeur sur une longueur indéterminée et très considérable, qui présente toute l'année le riant tableau des plus belles campagnes de l'Europe: les coteaux toujours verts où les troupeaux bondissent, les prairies couverts de bétail, les champs bien cultivés, les maisons de campagne agréables, les hameaux, les villages, les vergers, les jardins, montrent à la fois, les fleurs du printemps et les fruits de l'automne, que l'abondance des pluies ou les sécheresses retardent ou avancent quelquefois mais dont l'éternelle durée bien loin d'inspirer le plaisir, et d'offrir l'attrait piquant de la nouveauté qui fait le charme de ces saisons dans nos climats, amène bientôt l'indifférence pour une beauté toujours le même, pour des agrémens qui ne changent pas.

«Ce climat est d'ailleurs si étrange et tellement constitué, que quand on est au soleil, on se trouve bientôt incommodé de sa chaleur; est on à l'ombre? on se sent pénétré d'un air subtil et froid qui transit.

«A trois lieues à-peu-près à l'ouest de la ville, passe la rivière de Bogota qui, après avoir reçu les eaux de toute la plaine, la rivière de Serrefuela et les torrens qui se précipitent de la chaîne de montagnes, dirige son cours paisible vers Tekendama à sept ou huit lieues au sud-est à-peu-près; c'est-là que ces eaux rassemblées coulent entre une suite de rochers granitiques, dont le plain incliné accélère leurs vitesse; elles n'offrent bientôt plus qu'un courant rapide, étroit et profond qui, au moment de sa chûte, rejaillit sur un rocher placé plus bas que son lit, d'où il tombe dans une abîme dont on n'a pu jusqu'ici mesurer la profondeur; c'est la cataracte ou saut de Tékendama.

«Des trous pratiqués dans le roc par les anciens aux endroits les plus commodes pour voir toute l'étendue de cette chûte prodigieuse, donnent le moyen d'observer sans risque la continuation des rochers qui s'avancent à droite et à gauche et annoncent par leurs hauteur qu'avant le passage que les eaux semblent avoir forcé, la plain de Santa Fée n'étoit alors qu'un lac d'une très-grand étendue: une tradition constante du pay, mais peu vraisemblable, porte que les Indiens ont creusé cette espèce de canal.

«Il y a quelques-uns de ces trous d'où l'on voit confusément le lieu où finit cette chûte d'eau effroyable; la rivière qui en provient n'offre plus qu'un foible ruisseau, dont le cours presqu'insensible se perd parmi les plantes qui croissent sur ses bords; ainsi disparoissent dans l'éloignement les masses les plus énormes: quelques espèces de perroquets et d'autres oiseaux de pays chauds, qui habite cette vallée profonde et inabordable de ce côté, s'élèvent assez quelquefois pour pouvoir être remarqués d'en-haut; mais le froid subit de ces montagnes qu'ils craignent, est une obstacle invincible qu'ils ne franchissent jamais: pour jouir commodément de ce point de vue, à la fois admirable et effrayant, il faut choisir un jour calme et serein, entre sept à huit heures du matin.

«Il est necessaire de prendre un long détour et cheminer pendant toute une journée, presque toujours à travers des rochers et des précipices, pour parvenir au pied de cette cataracte; on est alors étrangement surpris de voir que cette rivière à peine sensible d'en haut, soit encore un torrent prodigieux, dont la chute en cascades dans une angle de 45 degrés, offre pendant l'espace d'une grande demie lieue des amas de rochers entassés au hazard, que frappe et détruit sans relâche le plus bruyant conflict des eaux; c'est après cet espace que le courant, devenu plus paisible permet encore de comparer la rivière de Bogota à ce qu'est la Seine dans l'été.

«Un phénomène bien extraordinaire et qui sert en même tems à donner la plus haute idée de l'étendue prodigieuse de cette cataracte, c'est que sa chute commence dans un pays très-froid où il gèle souvent pendant la nuit, et finit dans un autre où la chaleur, égale à nos beaux jours d'été, offre la végétation prompte et facile de toutes les plantes des pays chauds: seroit-ce le passage subit de l'air du chaud au froid qui occasionneroit ces gelées blanches, à-peu-près comme celles qui ont lieu dans nos climats aux approche de l'hiver et à l'entrée du printemps? car on en éprouve rarement dans la plane.

«Une autre particularité remarquable de ce pays, c'est le défaut de poisson dans toutes les rivières qui l'arrosent: on en trouve cependant dans celle de Bogota où les autres rivières viennent se rendre; mais c'est une seule espèce très-peu abondante, que les Espagnols appellent el Capitan, ou le capitaine; la plus grande longueur de ce poisson est d'environ un pied, sur six pouces de grosseur; il vit dans les eaux troubles et vaseuses de cette rivière, et jamais dans les eaux claires; il est gras et excellent à manger: son genre est celui de la mustelle fluviatile de France et le Gades de Linné.

«Il est certain cependant que les poissons de toutes les sortes abondent dans les grandes rivières de l'Amérique méridionale et notamment dans celle de la Magdelaine; ne pourroit-on pas supposer d'après cela, que puisque toute communication des eaux de tout le pays élevé de Santa Fée est interrompue avec cette dernière par le saut de Tekendama, ces mêmes eaux n'ont pu en être peuplées comme celle-ci paroissent avoir été, au moins en partie, par la mer. Ce même défaut de poisson se remarque dans la plus part de lacs et des rivières des Cordillères, probablement par une cause semblable; il n'y en a point dans les deux lacs assez étendus qui sont près de la ville d'Hyvarra dans la province de Quito, non plus que dans les rivières de la province de Pastos.

«On peut objecter qu'une temperature toujours froide comme celle de Santa Fée, joint à la limpidité et la rapidité des torrens des Cordillères, suffisent pour écarter les poissons, de même que cela arrive dans plusieurs rivières de l'Europe.